Les funérailles de Louis Riel

Les funérailles de Louis Riel

Tombe de Louis Riel
Le 16 novembre 1885, le corps de Louis Riel fut déposé dans la crypte d’une église à Régina. Suivant ses dernières volontés, son corps fut apporté à Saint-Boniface où le service funéraire fut célébré le 12 décembre suivant.

Dans La Liberté du 30 avril 1930, on peut y lire dans la nécrologie de Mgr Gabriel Cloutier : «Déjà Mgr Taché avait discerné son habileté à mener à bonne fin des entreprises difficiles. Aux jours sombres de novembre 1885, il lui confia la tâche de ramener secrètement de Régina à Saint-Boniface le corps de Louis Riel. Grâce à la bienveillance des autorités du Pacifique Canadien, qui favorisèrent sa mission, il embarqua le corps de nuit et le fit descendre du train avant l’entrée en gare de Winnipeg, à un endroit désigné où l’attendaient les Métis. Ce ne fut pas une mince surprise le lendemain lorsque la nouvelle se répandit que le chef métis reposait dans sa famille à Saint-Vital, d’où, sous bonne garde, il fut transporté à la cathédrale de Saint-Boniface pour les funérailles et inhumé dans le cimetière adjacent.»

Les journaux tant francophones qu’anglophones décrivirent en minutieux détails les événements des semaines qui suivirent la pendaison de Louis Riel.

Ce qui suit sont des extraits de journaux publiés dans les années 1880s. Le style de reportage est typique de l’époque et reflète les mœurs de son temps.

The Daily Manitoban - le 19 novembre 1885 (traduction)

Régina, le 19 novembre.

Les restes mortels de Riel furent enlevés sans bruit de la caserne des policiers hier matin et inhumés dans la voûte sous l’église Immaculate Conception. Le déménagement du corps fut fait sous la surveillance du père André Alexis O.M.I. et les précautions les plus strictes furent suivies afin d’assurer que le corps soit transporté au village dans le plus grand secret. Ceci afin d’éviter toute démonstration.

Le corps fut déposé dans un simple cercueil de bois, peinturé noir avec l’inscription L.R. 1885 en lettres blanches. Le service funéraire fut lut par le père André et les restes mortels de Louis Riel furent consignés à la terre. Très peu de gens étaient présents.

COMMENT LA NOUVELLE FUT REÇUE PAR SA FAMILLE À SAINT-VITAL

Hier après-midi, l’abbé Charles A. McWilliams accompagné de l’abbé Georges Dugas, curé de la paroisse de Saint-Vital, se rendirent pour voir les parents du défunt Louis Riel.

Le prêtre, en tant que l’un des conseillers spirituels de Louis Riel et qui était présent durant ses derniers moments était venu pour leur assurer du comportement exemplaire et de l’apparence d’une mort paisible du défunt.

Un représentant du Manitoban les accompagna au cours du trajet de cinq milles le long de la rivière mais, avant d’arriver à Saint-Vital, l’on s’arrêta au couvent pour s’informer de l’état de santé physique et mentale de la famille éprouvée.

L’on apprit qu’ils souffraient beaucoup, surtout sa mère qui était très démoralisée. Le reporter décida de ne pas se présenter comme intrus à leur peine mais marcha dehors pendant que les abbés McWilliams et Dugas était à l’intérieur.

La demeure de la famille Riel est une grande et confortable maison construite en billots et elle est entourée avec plus que les marques ordinaires de confort. Un coup d’oeil sur l’intérieur, après que les deux prêtres eurent fini leur ministère auprès de la famille, confirma l’impression donnée par l’apparence extérieure.

Une scène frappante se présente en entrant à l’intérieur. L’on voit une longue pièce avec des murs blanchis sur lesquels étaient pendus des peintures et des emblèmes de la foi catholique. Le plus marquant de ceux-ci était celle de la face du Christ qui, dit-on, avait été empreinte sur la serviette de Véronique. Il y avait environ 30 personnes dans la pièce parmi lesquelles madame Riel l’aînée, mère du défunt Louis; madame Riel, la jeune; Alexandre Riel, son frère, les deux enfants de Louis et d’autres parents.

La mère était assise sur une chaise, courbée par la douleur. Sa tête était courbée vers le devant, cachant un peu ses traits, mais montrant ses cheveux grisonnants. Elle a environ 60 ans et elle a une mine très expressive, indiquant une intelligence considérable.

La veuve de Louis Riel est une femme intelligente, de petite stature et d’un charmant visage. Elle démontre très peu dans sa physionomie de son ascendance amérindienne.

Son fils, un joli petit garçon de quatre ou cinq ans, jouait près de sa chaise alors que l’autre enfant, une fille de deux ans dormait sur le lit.
Alexandre Riel ne possède pas le visage frappant de son frère décédé mais ses traits sont suffisamment distincts pour le mettre au dessus de la moyenne de l’intelligence. Parmi les autres personnes présentes l’on voyait des frères, des belles-soeurs et autres parents. Parlant de sa visite, l’abbé McWilliams dit qu’il n’avait pas de mission spéciale à accomplir. Riel ne lui avait donné aucun message à livrer. Il voulait tout simplement les informer de la façon que le condamné s’était conduit dans ses dernières heures et comment il avait reçu les derniers sacrements de l’Église et qu’il avait été constamment aidé et avisé par ses guides spirituels. La famille ne parle pas l’anglais et tout ce que l’abbé McWilliams disait devait leur être traduit par l’abbé Dugas. Ils furent très réconfortés par ce qu’il avait à leur dire.

Au retour à Winnipeg le reporter s’arrêta à la résidence archiépiscopale et il fut informé par Monseigneur que le matin de l’exécution, la mère de Riel, son épouse, son frère et un ou deux parents se rendirent très tôt à l’église de Saint-Vital et firent un chemin de croix. Dès que Monseigneur reçu le télégramme annonçant l’événement fatal, il envoya l’abbé Dugas annoncer la nouvelle à la famille. Ils étaient bien préparés et ils reçurent l’annonce avec une force d’âme chrétienne. Ils reçurent tous la sainte communion et par la suite allèrent à une messe de requiem pour le repos de l’âme du défunt.

Voir la coupure de presse dans 0003/2778/670.

The Daily Manitoban - le 12 décembre 1885 (traduction)

LE DERNIER ACTE
LES RESTES MORTELS DE LOUIS RIEL ENTERRÉS CE MATIN

LE CORPS PORTÉ DE SAINT-VITAL SUR LES ÉPAULES DE COSTAUDS MÉTIS

Pour plus de deux décennies le nom de Louis Riel a été très familier au peuple canadien et surtout aux gens du Nord-Ouest. Ce matin, son corps reçut son dernier repos dans l’enceinte du terrain de l’église de Saint-Boniface, près des endroits où il avait vécu sa jeunesse et seulement cinq verges de l’église qu’il avait fréquentée avec ses parents. Et donc, le rideau est maintenant tombé et Riel repose en paix dans le cimetière où il avait demandé, dans sa dernière requête, d’être enterré.

Attirés par curiosité et possiblement par un certain degré d’insignifiance inspiré par les prospectus idiots qui avaient été distribués sur les rues la nuit dernière, sans doute par plaisanterie, un très grand nombre de Winnipegois traversèrent la rivière ce matin pour être témoins à la dernière scène du drame.

La cathédrale était remplie dès neuf heures par des Winnipegois et des personnes de Saint-Boniface et des environs. Vrai, on n’y voyait pas de grands personnages de Winnipeg mais tous les notables de Saint-Boniface y étaient. Un grand nombre de personnes de Saint-Boniface s’étaient rendues à Saint-Vital tôt le matin pour se joindre au cortège funéraire. Parmi ces derniers il y avait l’honorable monsieur Larivière, le juge Prud’homme, monsieur Trudel, l’honorable Joseph Royal, E.H. Bertrand, Z. Laporte, O. Monchamp et d’autres. On espérait à l’arrivée du cortège pour neuf heures, mais il était dix heures passées quand il fut en vue. La foule accourut au trottoir pour voir passer le cortège. C’était un spectacle que n’oublieront pas ceux qui y ont assisté.
La procession quitta la maison des Riel à Saint-Vital vers 8 heures 30. Les Métis des environs, au nombre de six ou sept cents étaient présents. L’on fut témoin à quelques tristes scènes. La pauvre vieille mère pleurait pitoyablement comme c’était le cas pour plusieurs membres de la famille et des parents qui étaient présents en grand nombre.

Il y avait 75 traineaux dans le cortège, qui s’échelonnait sur un parcours de trois quart à un mille de distance.

Maxime Lépine, le vieux compagnon de Riel en 1869, était présent, et paraissait très ému par les événements.
En gage de l’estime qu’on avait pour le rebelle décédé, son peuple portait son cercueil sur leurs épaules tout le long du trajet depuis Saint-Vital à près de six milles de distance. De voir les robustes et vaillants Métis, leurs barbes givrées, soutenant leur charge avec grande peine, est un tableau à jamais gravé dans la mémoire. Visages sérieux et impassibles, ils marchaient vaillamment, indifférents aux regards curieux de la foule rassemblée. Le cercueil était porté sur un brancard ayant des poignées à l’avant et à l’arrière. Deux hommes étaient à chaque coin et ainsi ils avançaient d’un pas constant. C’était un long trajet par un chemin rabotteux mais ceux qui portaient le fardeau étaient fiers de leur tâche et l’expression de cette fierté se reflétait dans leur visage.

Les porteurs étaient :
Benjamin Nault – Romain Nault
Charles Nault – Alfred Nault
Élie Nault – Martin Nault
Prosper Nault – André Nault
Père Harrison – Louison Desrivières
W.R. Lagimodière – François Poitras
Louis Blondeau – Joseph Lagimodière
Romain Lagimodière – St. Pierre Parisien
Norbert Landry – François Marion

La plupart étaient vêtus de capots de bison, de casques de castor et de mocassins. Des ceintures flèchées rouges leur ceignaient la taille. Ils portaient autour de leur épaule et sur leur poitrine, un large ruban blanc.

Le cercueil, en superbe bois de palissandre était recouvert d’une magnifique étoffe sur laquelle était dessinée une large croix blanche.

Les deux frères de Riel, Joseph et Alexandre, tous deux vigoureux specimens de leur race, marchaient à deux pas devant le cortège. L’un portait un épais manteau de bison, l’autre un manteau ordinaire de ratine. Ils étaient accablés de douleur. De chaque côté du cercueil, marchaient en une file sur une longueur de trente verges, les Métis formant une sorte de garde autour du corps, prêts à le défendre dans le cas d’une surprise qu’on redoutait.

Le premier traineau dans la procession contenait la mère de Riel, ses deux soeurs et sa veuve. La pauvre mère, en quittant la demeure, voulut absolument suivre à pied le cercueil de son fils, ce qu’elle fit aussi longtemps que son pauvre état de santé le lui permit. Elle dût enfin prendre place dans le traineau. Elle était si emmitouflée que l’on avait peine à la reconnaître. Ses filles et d’autres amies étaient toutes vêtues de vêtements témoignant d’un profond deuil.

Alors que le cortège funéraire approcha la cathédrale, les cloches qui avaient si souvent éveillé le rebel dans ses jours de jeunesse, sonnèrent le glas pour lui maintenant à sa mort.

À la cathédrale

Maintenant le cerceuil arrive au seuil de la cathédrale. L’on s’arrête, et dans une minute, la grande porte s’ouvre. Les servants de messe, vêtus de surplis, portant des chandelles dans leurs mains, s’avancent. Le prêtre célébrant encense le cerceuil et quelques paroles sont dites alors que la foule se tient receuillie avec chapeaux levés. Le cerceuil est levé et porté dans l’église où on le place sur le catafalque.

Le service religieux

Le service à l’église s’est composé de la messe habituelle de Requiem sans aucun changement, et elle fut célébrée par l’abbé Dugas, le curé de la paroisse. Il était assisté de l’abbé Cloutier comme diacre et de l’abbé Joseph-Antoine Messier comme sous-diacre.

Parmi le clergé qui assistait au service on remarquait Mgr l’archevêque; l’abbé Ritchot, curé de Saint-Norbert; les pères Maisonneuve et Lussier du Collège de Saint-Boniface.

La chorale n’a fait entendre comme musique, que du plain-chant sous la conduite de l’abbé Georges Dugast de Saint-Boniface dirigeait la chorale. Monsieur Alfred Bétournay touchait l’orgue. Messieurs William Lamothe et Philion de l’église St. Mary’s faisaient partie de la chorale.

Le service dura environ une heure et demie et, à sa fin, la foule quitta l’église et se dirigea vers la fosse préparée juste en face de l’entrée de l’église.

Les gens croyaient que cette fosse allait être la tombe de Riel, mais ils se trompaient car elle n’était pas pour Riel. Les centaines de personnes qui s’étaient regroupées pour voir le cercueil descendre dans la fosse furent déçues. Personne avait dit que c’était pour être la fosse de Riel mais le peuple croyait que c’était pour l’être et il se trompait. Cette après-midi le corps sera enterré dans le sous-sol de l’église où l’on retrouve nombre d’autres personnes qui y sont enterrées. Ce plan d’action fut considéré le meilleur pour plusieurs raisons. Mgr l’archevêque prit la décision sachant fort bien que si Riel était inhumé dans le cimetière ses amis et admirateurs érigeraient un monument imposant sur la fosse et ainsi soulevèrent des émotions que tous ceux qui sont vraiment loyaux tiennent à empêcher. Il est très possible qu’un fanatique ne tente de faire exploser le monument ou même qu’une telle tentative soit faite qu’il y aurait de nouveaux troubles.

L’intention originale était d’enterrer Riel à côté de son père et une fosse fut creusée. Mais, craignant que le corps pourrait être volé, il fut déposé dans la crypte de la cathédrale pour une journée ou deux. La fosse n’est qu’à quelques verges de l’entrée nord de la cathédrale.

Voir la coupure de presse dans 0003/2778/670.

Le Métis - le 17 décembre 1885

Les restes mortels de M. Louis Riel sont arrivés de Régina en cette ville mercredi le 9 courant, sous la garde de M. l’abbé Gabriel Cloutier.
La translation du corps s’est effectuée sans trouble aucun. Un wagon spécial avait été retenu à Régina.

MM. Louis Lavallée et Charles Sauvé qui avaient gardé la tombe du défunt accompagnaient le corps que la Cie du Pacifique vint débarquer à Saint-Boniface même. Bien que la nouvelle de l’arrivée ne fut guère connue, un bon nombre de personnes se pressaient autour du char qui portaient les restes du chef métis. M. Joseph Riel, frère du défunt, les parents et quelques amis reçurent le cercueil qui fut immédiatement transporté à la résidence de Madame Riel à Saint-Vital et déposé dans une chambre mortuaire toute drapée pour la circonstance. On en souleva le couvercle et on put constater que les traits du défunt n’étaient nullement changés.

Jeudi et vendredi des centaines de personnes se rendirent à Saint-Vital pour prier auprès du corps et offrir des consolations à la famille du défunt.

Patrimoine des Prairies