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Une lettre de Louis Riel fils à sa famille suite au décès de son père

Petit Séminaire de Montréal 23 Février 1864

Très chère Maman, chers petites soeurs, chers petits frères,

Après la nouvelle qui m'est venue plonger dans la plus profonde douleur, comme vous pouvez vous l'imaginer, on m'a conseillé de ne pas écrire de suite, afin d'être plus maître de moi et de ne pas tant vous attrister. Mais je ne puis me contraindre plus longtemps. Bonne et très chère maman, je ne puis pas vous laisser plus longtemps dans les angoisses et les inquiétudes sur mon compte. La foi dont Mon Cher Papa nous a toujours donné l'exemple la résignation que la Ste Vierge vous a accordée à vous tous dans un pareil malheur, sont aussi les sources où je vais puiser le courage qui m'est nécessaire. Pleurons, mais que notre coeur soit ferme; Pensons à Dieu; il nous aime car il nous a visités bien terriblement. Pensons à Dieu, car c'est en lui que nous retrouverons tout ce que nous avons perdu. Pleurons, oui, pleurons, bien longtemps, toujours! Mais prions; Que notre douleur ne nous empêche pas de faire la volonté du bon Dieu. Qu'elle ne nous empêche pas de donner à notre cher papa tout le secours de nos prières. Offrons à Marie mère de toutes les souffrances, nos larmes, notre affliction extrême, offrons-lui toutes nos actions pour celui que Dieu a bien voulu donner et qu'il lui a plû de nous ôter afin de mieux nous le conserver. Car Papa est maintenant au ciel, au moins bien près du ciel. Quelle consolation pour nous! Ah! Papa qui nous a tant aimés sur la terre, ne nous oubliera pas auprès de Dieu. Vous le savez, chère Maman, chers petits frères et soeurs, quand Dieu agit, c'est avec sagesse toujours. Adorons-le donc! Qu'il soit béni, glorifié! Il nous a montré qu'ici-bas rien n'est stable. Au ciel donc nos regards! Aimons la main de Dieu; quoi qu'elle fasse, elle est toujours paternelle.
Maman très chère Maman, chères petites soeurs, chers petits frères, tout ce que je vous dis ici, vous avez sans doute su le faire avec plus de fermeté que moi, c'est ce qui me rassure; car une chose qui m'a d'abord jetté dans un grand abattement, c'est l'incertitude où j'étais sur votre compte; je craignais que vous ne vous fussiez tout abandonnés à la douleur dont ce coup a rempli toutes nos âmes. Mais nous sommes chrétiens. Nous avons déposé aux pieds de la croix le fardeau de notre malheur. Et Dieu qui nous a appris comme il fallait souffrir, nous a donné la force. Chère Maman, merci des exemples de courage que vous montrez à vos enfants qui vous aiment autant que celui que nous avons perdu. Chère Maman vous penserez toujours à la Ste Vierge, elle qui a tant souffert aussi; et quand votre coeur sera trop triste, Adressez-vous à Jésus, force des affligés. Priez, nous le ferons sans cesse pour vous, nous autres vos enfants. Courage Chère Maman; si je pouvais sécher vos larmes; je me trompe, si je pouvais dans vos bras mêler mes larmes, mes sanglots aux vôtres. Il semble que nous nous soulagerions mieux; mais faisons cet autre sacrifice; que le fruit en soit pour Papa. Ah! que vous devez souffrir, chère Maman; moi-même, ah! que le coeur me fait mal! Plus de père; non, c'est fini. Sur la terre, plus de père! Papa, cher papa, vous aurez soin de nous encore du haut du ciel. Et nous autres nous prirons, nous prions pour vous. Si vous avez besoin encore du secours de nos prières, Jésus notre Seigneur lui donnera un mérite infini; son sang précieux paiera auprès de son père le tribut à sa justice. Nous prirons toute notre vie pour vous.
Chère Maman, pardonne-moi, je me livre trop à ma douleur. Ayons bon courage et grand espoir en Dieu. Je prie pour vous chère maman, vous savez que je vous aime; ne soyez pas inquiète de moi. Je serai raisonnable. Je ferai comme vous tous, je ne me désolerai pas. Je sais tout. Le bon père Lefloch m'a tout appris; Sa grandeur Monseigneur Taché m'a consolé en vrai père. Ah! Que le bon Dieu l'en récompensera bien un jour; c'est un autre père pour nous. Vous me donnerez bientôt des nouvelles très étendues. Que Sara, cette chère petite soeur qui est si courageuse, m'écrive. Qu'elle me dise tout. Elle me consolera par là mieux qu'autrement. Comment le tout va-t-il s'arranger? Si vous n'y voyez pas d'objection, vous m'en informerez. Prions afin de nous consoler un peu. Pour votre enfant Louis rien ne lui manque ici. Tous nos chers bienfaiteurs m'ont témoigné beaucoup d'intérêt et de sympathie. Le lendemain de la terrible nouvelle deux messes ont été dites pour mon cher papa; moi-même j'ai communié pour notre cher papa. Une autre messe a été dite encore depuis. Le bon Dieu me rend plus fort. C'est le 17 fév. à 5 heures du soir que j'ai été frappé de cette grande nouvelle. Ah! Quel coup! quand j'y pense, je me trouve comme dans un rêve! Mais encore une fois ne soyez inquiets de moi; si le coeur est malade, je suis d'ailleurs assez bien. Je commence à reprendre un peu mes sens. C'est dans le coeur de Jésus et de Marie notre mère à tous que je me console. Dieu vous aide et nous soulage tous ensemble! Très chère Maman bientôt je vous écrirai; je voudrais avoir été plus exact que je n'ai fait jusqu'ici, car je sais que souvent en négligeant de vous écrire, j'ai causé de la peine à mon cher et tendre papa. Dites-moi s'il y avait longtemps que mes lettres du jour de l'an vous étaient arrivées, ou bien si vous ne les avez reçues qu'après. Soyons tous unis de coeur devant Dieu. C'est en lui que se trouve plus que jamais, ce me semlbe, notre rendez-vous.
Cher grand-Père, ne pensez pas que je vous oublie; je vous aime toujours; vous savez que mes souffrances dans ce commun malheur sont les vôtres. Courage donc, cher grand-père. Tous vos enfants du Canada sont assez bien. Je n'ai appris cette nouvelle qu'à ma tante Lucie encore. Probablement que Mon oncle Baptiste ne le sait pas encore. Veuillez donc lui écrire. Pauvre oncle, si vous saviez comme il boit. Ma tante Charlotte n'est pas trop à son aise. Mon oncle Henri n'a pas beaucoup d'ouvrage. La famille écrira peut-être bientôt. Je vous embrasse tous avec amour et avec douleur. Chère Maman, bénissez-moi devant le bon Dieu et la sainte Vierge. Je prie bien pour vous, chères petites soeurs et chers petits frères, embrassons-nous dans notre malheur; aimons beaucoup le bon Dieu et notre maman, aussi grand-père, je penserai à vous; ne m'oubliez pas s'il vous plaît. Celui qui vous aime tous et vous embrasse avec respect, affection.

Louis Riel

Dites à mes parents que je me rappelle toujours d'eux. Surtout ma grand-mère Lagimodière. Prions bien pour papa.


Archives de la Société historique de Saint-Boniface, Fonds Louis Riel, 1090-5, Louis Riel à Très chère Maman, chers petites soeurs, chers petits frères, Petit Séminaire de Montréal, 23 février 1864.


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