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La Confédération ... avec des conditions ... les Métis français

Le plus gros groupe dans la colonie en 1870 était celui des Métis et des Half-Breeds. Unis par la  culture indigène de leur mère, ils sont néanmoins divisés par celle de leur père, par la langue et par la religion.  Il y a peu d'écrits venant directement de ces groupes, et leurs positions doivent être déduites à partir des autres documents qui nous sont parvenus. Il est certain par contre que ce sont les Métis francophones qui initient la résistance de 1869-70.
 
La venue des Canadians, faisant beaucoup de bruit contre le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, et se considérant comme la prochaine classe dirigeante, blanche et protestante, ne peut que déplaire aux Métis francophones et catholiques. Les Canadians jugent les Métis peu éduqués et donc susceptibles à la propagande du gouvernement de la colonie. À cause de leur bienveillance à l'égard des prêtres dirigés par Mgr Taché, la population anglaise tient pour acquit que le clergé dirige les Métis, et que ceux-ci  sont incapables par eux-mêmes de décider leur avenir . Bien que certains prêtres canadien-français, tels que les abbés Joseph-Noël Ritchot, Louis Raymond Giroux  et Georges Dugas, s'impliquent aux côtés de leurs paroissiens métis dans leur résistance, la plupart des prêtres tentera de rester à l'écart de la politique. L'influence calmante de Mgr Taché sera absente, car il sera parti au premier Concile Vatican qui débute le 8 décembre 1869.
 
En février 1869, une lettre paraît dans Le Nouveau Monde de Montréal pour désabuser les gens du Canada de la propagande du Nor'Wester et du Globe de Toronto. Il répondait à une lettre de C. Mair, qui prévoyait un avenir brillant au nord-ouest tout en critiquant les Métis2.
Le climat de la Rivière Rouge dit M. Mair, dans sa lettre est des plus agréables. Au 19 novembre il n'y a pas trois degrés de froid. Je l'avais bien entendu dire, mais je la connais par expérience maintenant.
Voyez-vous! S'il fût arrivé ici de nuit, et qu'il eût pu écrire à l'instant ses impressions, il aurait dit de même: "Ici le soleil ne se lève jamais; les ténèbres  les plus épaisses couvrent toujours ces immenses contrées."
[...]
Le pays, ajoute-t-il, est d'une richesse inconcevable: ceux qui veulent cultiver sont tous riches; les métis seuls sont dans la misère.
Eh bien, je suis métis moi et je dis qu'il n'y a rien de plus faux que ces paroles. Je connais presque tous les noms de ceux qui reçoivent des secours cet hiver, et je puis assurer qu'il y en a de toutes les couleurs. Il y a des métis qui n'implorent pas la charité, comme il y a des anglais, des allemands et des écossais qui la reçoivent chaque semaine.
Ce n'était donc pas assez pour ces messieurs de venir insulter à  la misère de notre pays en faisant travailler à vil prix des malheureux pressés par la faim, il fallait encore semer à l'étranger des mensonges, pour faire croire aux gens que les aumônes envoyées à la R.R. n'étaient pas nécessaires...
Vous parlez bien d'autres choses que vous n'avez pas eu le temps de voir ni de connaître; ça vaudrait bien autant que le reste de votre lettre; tout autant les termes peu courtois, et je dirai même peu civilisés, dont vous vous servez en parlant des dames du pays, qui certes sous tous les rapports, valent bien les dames de votre pays.3
 
La lettre, écrite et envoyée par L. R., continue:
Soit dit en passant, M. Mair, si nous n'avions que vous pour échantillon des hommes civilisés, nous n'en aurions pas une bien haute idée.
[...]
Nous sommes habitués à voir arriver chaque année, de ces étrangers qui viennent nous toiser du haut en bas et qui vont ensuite faire imprimer dans les journaux ou dans de gros livres, leurs réflexions plus ou moins biscornues sur nous et notre pays; mais après le fléau qui nous a frappés, obligés que nous sommes de recourir à la charité publique, j'ai cru qu'il était de mon devoir de protéger contre des mensonges qui pourraient en pays étrangers, faire regarder comme inutiles les aumônes envoyées à la Rivière Rouge.4
 
L'opposition entre les Canadians et les Métis se développe par rapport aux terres. Dans une lettre à Mgr Taché, parti au Concile à Rome, le père G. Dugas écrit en juillet:
Vous savez qu'il arrive des étrangers du Haut Canada pour s'établir dans le pays, et Monsieur Mair et Schultz semblent être les deux agents chargés de la place. La semaine dernière il paraît que M. Mair en a dirigé un certain nombre vers la Pointe longue près de l'emplacement de la nouvelle Chapelle. En arrivant là ils se sont mis à tirer des lignes; et à charoyer du bois pour batir-- ils ont même creusé un puit assez profond, pour avoir de l'eau. -- Dès que les Métis de Saint-Norbert ont connu la chose, ils sont allé en grand nombre de sept-ou huit pour arrêter ces travaux et signifier aux gens l'ordre de se retirer. [...]5
 
De façon presciente, Dugas continue:
Pour moi je penses que si le nouveau gouvernement froisse les Métis, il aura du fil à retordre avec eux. Ceux qui lisent les journaux, et qui voient la résistance qu'a apposée la nouvelle Écosse, disent qu'ils ont bien le mème privilège que ce pays de défendre leurs droits, et que si on les a acheté sans leur en parler ils ne se livreront pas sans voir les conditions6
 
et ceci deux mois avant que les Métis arrêtent les arpenteurs du gouvernement canadien près de Saint-Norbert. Il y aura d'autres cas de réclamation de terres par les Canadians sur des terres métisses et autochtones, dans la région de Ste-Anne, qui renforciront la méfiance.
 
Le 19 juillet, 1869, le Métis francophone et conseiller d'Assiniboia William Dease organise une réunion au Fort Garry. Selon une lettre de Dugas à Taché, le but de cette assemblée était de "réclamer les droits des Métis vendus au Canada par la compagnie: les trois cent mille louis qu'elle va recevoir nous appartiennent. Il faut avertir le Canada de na pas lui donner, mais de nous les donner à nous."  Selon Dease, la terre appartient aux Autochtones et aux Métis, et leurs droits n'ont pas été cédés à la Compagnie de la Hudson Bay. C'est John Bruce qui rétablit le calme en déclarant que personne veut une révolte contre le gouvernement. Mais l'idée que la terre n'appartienne pas à la compagnie, et ne peut être vendue au Canada, fera son chemin.
 
Ce que le gouvernement canadien fera, et quelles instructions sont données à MacDougall, nul dans la colonie ne peut le savoir: ce sont des rumeurs qui circulent et les agitations des Canadians qui inquiètent les Métis. En 1874, devant le comité parlementaire qui examine les origines des troubles de 1869-70, Mgr Taché dira: 
Je mets au nombre des causes les plus éloignées la formation, il y a des années, d'un parti dans la province d'Assiniboia qui s'intitulait le "parti canadien." Ce parti canadien eut d'abord les sympathies des habitants du pays, parce que toute la population désirait s'annexer au Canada à une certaine époque. Ce parti créa subséquemment une certaine animosité parmi la population par sa résistance aux lois. Ce parti comprenait, entre autres, ceux qui brisèrent les prisons et menacèrent ensuite les Métis de les chasser du pays. Il se composait de peut-être dix Canadiens et de quelques Métis qui se joignirent à eux. Le premier bris de prison eut lieu le 20 avril 1863, le second, le 21 avril suivant, et le troisième on 1867 ou 1868. Ces troubles furent cause que la population commença à éprouver des craintes sur son union avec le Canada. Cela se passait quatre ou cinq ans avant 1869.8
 
Il continuera en citant une lettre du gouverneur MacTavish, datée du 4 septembre:
Malheureusement chaque officier du gouvernement fédéral, en arrivant, se lie avec le Dr. Schultz et continue évidemment de s'entendre parfaitement avec lui. Nos amis, les Métis canadiens français, se doutent avec raison qu'une pareille alliance ne peut avoir pour eux de bon résultats et en conséquence, ils deviennent.de plus en plus hostiles au Canada. Si l'honorable Wm McDougall, en arrivant ici, montre le même faible, il y aura des troubles [...]9
 
La résistance métisse serait donc survenue à cause des différends entre les Métis et les membres du "parti canadian" et de l'association des envoyés du gouvernement canadien avec ceux-ci? Sans communication officielle des trois gouvernements qui ont réglé la cession du Nord-Ouest, peut-on s'attendre à ce que les Métis francophones et catholiques se fient à la bonne volonté d'un gouvernement inconnu, mais ami du "parti canadian" décidément orangiste, pour sauvegarder ses droits?
 
Contrairement aux autres provinces canadiennes, qui étaient colonies de la couronne avant d'accéder à la confédération, la colonie de la Rivière Rouge n'a pas ce statut. Mais les Métis veulent faire reconnaître leur droit à la terre, droit qui découle en partie de leur mères indigènes, mais égalment un droit par occupation. La venue des arpenteurs canadiens, avant que le territoire soit cédé au nouveau gouvernement, jouera contre celui-ci. Les Métis formeront un Comité national dès le 16 octobre, avec John Bruce comme président et Louis Riel comme secrétaire. Les raisons de leur mécontentement sera publié dans une lettre au Courrier de Saint-Haycinthe:
Depuis quelques temps, nous entendons parler de ce que le gouvernement général de la confédération prétend faire au sujet du territoire du Nord-Ouest. L'année dernière, Le Canada a fait avec le gouvernement impérial certains arrangements par rapport à ce territoire. Mais ces arrangements nous sont inconnus. Tout ce que nous savons, c'est qu'il a été question de nous envoyer Monsieur McDougall comme gouverneur. Ce Monsieur devait nous arriver avec un conseil formé en dehors du pays. Nous devions, il est vrai, avoir dans ce conseil certains membres des nôtres; mais assez peu nombreux pour n'être capable de rien dans les décisions de ce conseil.
Plusieurs journaux du Haut et du Bas-Canada ont librement émis leur opinion sur ce qu'il pouvait y avoir d'inconvénients dans l'organisation d'un tel gouvernement. Et à présent que le peuple Canadien a vu ces différents débats, ne serait-il pas content de savoir ce que le peuple de la Rivière Rouge pense lui-même de tout cela. Le voici:
Il ne paraît pas du tout disposé à recevoir un gouverneur canadien. Un conseil choisi et formé en dehors  du pays ne devra pas espérer, nous pensons, voir ces décrets bien respecté. On peut juger par les démonstrations que la population métisse habitante de la Rivière Rouge vient de faire. Chaque paroisse c'est choisi deux représentants afin de prononcer en son nom sur les procédés du gouvernement canadien vis-à-vis le peuple de la Rivière Rouge. Et telles sont les résolutions que ces représentants ont passées dans leur première assemblée.
1o Ces représentants déclarent au nom de la population métisse-canadienne de la Rivière Rouge qu'ils sont sujets loyaux de Sa Majesté la Reine d'Angleterre.
2o Ces représentants se reconnaissent au nom de la population métisse-canadienne de la Rivière Rouge recevables à l'honorable compagnie de la baie d'Hudson de la protection qu'ils ont reçue sous le gouvernement de cette honorable compagnie quelle que soit la nature de ce gouvernement.
3o Le peuple de la Rivière-Rouge ayant jusqu'aujourd'hui maintenu et supporté le gouvernement de l'honorable compagnie de la Baie d'Hudson qui a été établi dans le pays pas la couronne d'Angleterre, les dits représentants déclarent, au nom de la population métis-canadienne de la Rivière-Rouge que Snow et Dennis ont méconnu le droit des gens en venant établir ici des travaux, au nom d'une autorité étrangère sans prêter aucune attention à l'autorité aujourd'hui existante dans le pays.
4o L'honorable compagnie de la baie d'Hudson se retirant maintenant du gouvernement de la Rivière-Rouge, les dits représentants déclarent, au nom de la population métis-canadienne de la Rivière-Rouge, qu'ils sont prêts à passer par ce changement-là. Mais, en même temps, étant établi, travaillant et vivant sur ces terres qu'il a aidé la compagnie de la Rivière-Rouge ayant acquis, de cette façon des droits incontestables dans le pays, les représentants de la population métis-canadienne de la Rivière-Rouge proclame hautement ces droits.
5o La colonie de la Rivière-Rouge ayant toujours été soumise à la couronne d'Angleterre, et s'étant développée  à part, à travers les chances de sa situation,  les dits représentants déclarent  au nom de la population métis-canadienne de la Rivière-Rouge, qu'ils feront tout ce qui dépend d'eux, pour faire respecter, en leur faveur, les prérogatives accordées si libéralement par la couronne d'Angleterre à n'importe quelle colonie anglaise.
Voilà, Monsieur le rédacteur, ce que nous aimions à vous communiquer. Et ceux qui se donnent la liberté de vous transmettre ces choses ne seront pas les derniers à faire en sorte que les droits du peuple de la Rivière-Rouge soient respectés.
Nous avons l'honneur de nous souscrire, vos très humbles serviteurs,
Deux habitants métis-canadiens de la Rivière Rouge.10
 
Les Métis veulent assurer leurs droits politiques par un gouvernement représentatif et un régime politique semblable à celui du Québec. Ils veulent assurer que leur mode de vie, bien que disparaissant, ne soit pas bouleversé par l'arrivée d'émigrants du Haut-Canada avec un mode de vie et des valeurs différentes. Devant la "civilisation" anglo-saxonne protestante exclusive des "Canadians", les Métis s'affirment, comme ils l'ont fait à la Grenouillère, lors du procès Sayer, lors des invasions Sioux venues des États-Unis, et lorsque les Fenians tenteront une attaque sur le sol canadien en 1871. 
 

  Voir l'article VII sur les Métis anglophones pour mieux comprendre pourquoi la population blanche anglophone aurait cet impression.
  Pour plus de détails sur la lettre de Mair, voir l'artilce III sur le "parti canadian".
  Lettre publiée dans Le Nouveau Monde de Montréal, le 23 février 1869, et réimprimé dans Les Ecrits Complets de Louis Riel, Vol. 1, p. 13-15.
  Ibid.
  Lettre de G. Dugas à Mgr Taché, 9 juillet 1869, SHSB, CACRSB, Fonds Taché, T6630-6631
  Ibid, T6632
  Lettre de Dugas à Mgr Taché, 29 juillet 1869, SHSB, CACRSB, Fonds Taché, T6695-6698
  Rapport du comité spécial sur les causes des troubles du Territoire du Nord-Ouest en 1869-1870, Ottawa, 1874, p. 8 https://archive.org/details/cihm_51491
  Lettre de W. McTavish a Mgr Taché, 4 septembre 1869, dans le Rapport du comité spécial sur les causes des troubles du Territoire du Nord-Ouest en 1869-1870, Ottawa, 1874, p. 8-9 https://archive.org/details/cihm_51491
  Le Courrier de St-Hyacinthe, le 30 octobre 1869, p. 2. http://collections.banq.qc.ca/jrn03/lecourrierdesthyacinthe/src/1869/10/30/82592_1869-10-30.pdf
Selon W.L. Morton, les deux Métis seraient Louis Riel et John Bruce.
 

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