Logo SHSB

Pour la confédération - Le "parti canadian"

À la suite de l'expédition Dawson-Hind, un troisième groupe de voix s'élève contre le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Dirigés informellement par John Christian Schultz, ce groupe prend rapidement le nom de "Canadian Party". Le gouvernement du Haut-Canada, voulant annexer la Terre de Rupert pour y développer l'agriculture, avait envoyé un ancien premier ministre de cette province au comité londonien pour pousser discrètement l'option d'annexion au Canada. Il demandait à Londres de préciser la frontière entre le Canada et la Terre de Rupert. Prenant leur élan de cette initiative et aussi des politiciens et journaux pro-annexionnistes, tels que William McDougall et le Globe de Toronto, Schultz et ses camarades venaient en éclaireurs pour les Ontariens. Plus qu'éclaireurs, ils espèrent aussi faire fortune en se positionnant avantageusement dans la société qui va se former. 
 
Arrivant à la colonie en 1859, William Coldwell et William Buckingham transportent avec eux une imprimerie. C'est le début du journalisme dans l'Ouest. The Nor'Wester, bien que se disant "governed only by a desire to promote local interests"1, ne tarde pas à montrer ses couleurs. Il se fera la voix du "parti Canadian" à la Rivière-Rouge. Bien que ce journal propagera les nouvelles locales et internationales dans la colonie, il se présentera aussi comme la voix de la colonie dans le monde extérieur, même s'il ne partage pas les perceptions de la majorité.
 
Dès le 4e numéro, nous pouvons lire: "Our country has no bright historic past-- no artificial greatness of any kind; but it has elements of future greatness, nevertheless, and its manifest destiny may now be read by the most thoughtless"2. Ces nouveaux arrivés de l'Ontario font peu d'effort pour s'identifier avec la population de la colonie, arrivant en envahisseurs impérialistes et orangistes qui ne voient que la promesse de l'avenir sans vraiment s'accrocher aux conditions du présent. Pourtant, en février 1861, James Ross, nouvel éditeur du Nor'Wester, publie la première de seize fascicules de son "History of the Red River Settlement", montrant qu'il y a une histoire à la colonie.
 
Selon les éditoriaux du Nor'Wester, les pétitions de 1857 et de 1859 montrent l'insatisfaction des résidents de la colonie vis-à-vis de leur gouvernement: 
"[...] we are bound to say that the feeling in this Settlement is favorable to the Company--regarded merely as a commercial body. The dissatisfaction implied in the petitions above-mentioned, applies to them in their capacity as a government. They are professedly a money-making corporation, and so long as their operations are confined to a massing wealth, and they use lawful means in doing so, well and good; but it is too much to expect that they should be a genuine money-making company and an unbiassed and impartial government at the same time. The two things are inconsistent."3
 
Le journal critique aussi les politiques et les façon de faire du gouvernement local : réunions du conseil à huis clos, politiques de vente de l'alcool aux autochtones, tout y passe.
 
Pour le Nor'Wester et les "Canadians", l'avenir de la colonie, c'est la colonisation à partir et à l'image du Haut-Canada. Puisque le gouvernement du Canada tarde à montrer son intérêt dans l'annexion, le journal appui les revendications des quelques pétitions qui demandent le statut de colonie de la couronne. À partir de 1864, lorsque les négociations se font entre les colonies britanniques pour former la confédération, le Nor'Wester y voit une promesse d'avenir.
 
«We, in Rupert's Land, look forward to the issue with no little interest: for though we send no delegate there, the present and future position of this vast section of country will, we believe, enter into discussions. The Canadian delegates will treat of the subject, but in a very secondary way. The wishes of their own constituents must be first and fully attended to, and hence the amount of consideration which the interests of Red River or Rupert's Land will receive at their hands is likely to be very small.»4
 
Le journal déplore qu'il n'y ait pas de représentants de la colonie de la Rivière-Rouge à la conférence de Charlottetown. Il est intéressant de noter que l'inquiétude des éditeurs par rapport à la représentation des intérêts de la colonie s'avérera vraie lorsqu'en 1869 le Canada achètera les droits de la Terre de Rupert à la Compagnie de la Baie d'Hudson, mais que ce sera alors un autre parti dans la colonie qui s'inquiètera de ses intérêts.
 
En dépit du temps qui passera entre la Conférence de Charlottetown et les négociations entre le Canada et la Compagnie de la Baie d'Hudson, les éditeurs du Nor'Wester restent fermes dans leur objectif d'annexion au Canada pour une colonisation et le développement agricole de la colonie. Il y aura même des menaces d'annexion aux États-Unis et des exagérations de mécontentement des résidents de la colonie; tout pour encourager le Haut-Canada à poursuivre une politique d'annexion. De 1859 à 1869, The Nor'Wester changera de propriétaires et d'éditeurs, mais maintiendra sa vocation d'appuyer l'annexion ou la conféderation. Ce sera en 1865, lorsque John C. Schultz devient le propriétaire unique du Nor'Wester, que le journal deviendra plus catégoriquement anti-Compagnie. Dans un éditorial de novembre 1866, le journal tranche pour la confédération :
«What we have now seriously to consider would we be more prosperous as a separate Crown Colony?or as a part of the grand Confederation of British North America? To secure energy, enterprise and wealth, we should certainly arrive at that, with greater ease, and in less time, as a part of the Con[f]ederation of British North America, than as a separate and struggling young Colony; besides, our interests are identical,with those of Confederation, that which we would be unable to do ourselves in internal improvements, England and Confederation would assist us, further, being able to assume with greater dignity our importance in the Legislative halls, and the eyes of the public.»5
 
Il ajoute:
«There is nothing can be said against the colonisation of the great central district of the Red River, the Saskatchewan and the Assiniboine, but everything to be said in its favor and its consolidation with Canada and the maritime provinces, as it is desirable, if not imperative, to prevent this large country from being overrun and settled by the Americans.»6
 
En prenant position dans la colonie avant la grande émigration post-confédération, les Canadians veulent convaincre la majorité métisse à appuyer l'annexion au Canada. Et il y a toujours des Métis anglophones et francophones qui sont prêts à signer les pétitions qui circulent. Pourtant, le groupe Canadian n'apprécie pas les valeurs métisses: seule la civilisation britannique peut apporter le progrès. On trouve dans leur attitude orangiste une condescendance envers les Catholiques, les Francophones, les Métis: bref, tout ce qui n'est pas anglais. Mgr Taché s'en apercevra rapidement quand les éditeurs du Nor'Wester refusent d'imprimer la nécrologie pour Soeur Valade, décédée en 1862:
«Dès le jour de l'inhumation [de Sr. Valade] Mgr nous demanda des notes sur notre chère mère; Sa Grandeur voulait rendre encore ce témoignage de son respect pour elle qu'Elle regrette tant, de faire connaitre au public une petite esquisse de sa vie. Mais ici encore, une contradiction attendait ce bon Père. Mr Oram s'était chargé de faire parvenir sa correspondance aux Éditeurs du Nor'Wester, mais ceux-ci qui d'après ce que dit l'un d'eux aurait eut des reproches de ce qu'il se montre trop prompte à louer les Catholiques et leurs institutions, objectèrent qu'ils ne pouvaient publier cette lettre que comme une annonce mais qu'ils le feraient à moitié prix. La lettre de l'Editeur avait d'abord exprimé la crainte qu'en publiant la chose comme une correspondance, vu les antécédents cela pourrait finir par intéresser les affaires pécuniaires.»7
 
Les propos flatteurs sur la géographie et le climat du Nord-Ouest que le Nor'Wester et  les Canadians envoient en Ontario pour attirer les émigrants, ainsi que le traitement qu'ils font des Métis dans ces articles souvent réimprimés dans le Globe de Toronto, attirent aussi des commentaires des résidents de la colonie. Dans une lettre à son frère, publiée dans le Globe, Charles Mair, embauché par McDougall et travaillant au chemin Dawson reliant la Rivière-Rouge au lac des Bois, fit des remarques désobligeantes envers sur les Métis et leur mode de vie:
«The half-breeds are the only so people here who are starving. Five thousand of them have to be fed this winter, and it is their own fault, they won't farm. They will hunt buffaloes, drive ox-carts 500 miles up and 500 miles back to St. Cloud, at the rate of twenty miles a day: do anything but farm. Hitherto, it was easy to live here that it didn't matter whether they farmed or not; but the grasshopper put a stop to that last summer, and now they are on their beam-ends. As for the farmers: Scotch, English and French, not one of them requires relief; other than seed wheat, which they are quite able to pay for... As for the future of this country, it is as inevitable as to-morrow's sunrise...»8
 
À cette époque, la colonie de la Rivière-Rouge avait subi deux années d'invasion de sauterelles, et la famine ne pouvait être contrée que par des aumône envoyées du Canada, de l'Angleterre et des États-Unis.
 
Se voyant comme précurseurs de la cause du Canada, ce groupe d'émigrants semble se soucier moins du présent que de l'avenir. Il s'attend à pouvoir se donner un gouvernement responsable grâce au gouvernement canadien, sans toutefois en faire une demande précise. Ayant conservé les liens avec les annexionnistes du Haut-Canada, ils sont convaincus que la confédération leur sera avantageuse. Leur but d'implanter au Nord-Ouest une "civilisation"  impérialiste et anglo-saxonne n'accorde pas de place à ceux qui valorisent une "civilisation" autre, tel que celle des Métis.  Les valeurs véhiculées par le groupe "Canadian" reflètent celles des orangistes et impérialistes de l'Ontario, et leur manque de soucis pour régler les différends qui se trouvaient dans la colonie à la fin des 1860, soucis qui seront noyés avec l'émigration d'Ontariens, seront la cause de bien des ennuis qui auront des répercussions jusqu'à nos jours. 
 

  Prospectus of the Nor'Wester, 22 août 1859, http://manitobia.ca/content/en/newspapers/Nor'Wester%20(1859)/1859/08/22/Olive
  Nor'Wester, 14 février 1860, p. 2 http://manitobia.ca/content/en/newspapers/NWR/1860/02/14/2/Ar00200.html/Olive
  Nor'Wester, 28 avril 1860, p. 2 http://manitobia.ca/content/en/newspapers/NWR/1860/04/28/2/Ar00200.html/Olive
 Nor'Wester, 17 octobre 1864, p. 2 http://manitobia.ca/content/en/newspapers/NWR/1864/10/17/2/Ar00200.html/Olive
  Nor'Wester, 17 novembre 1866, p. 2
  6 Ibid
  7Lettre des Soeurs Grises de l'hôpital St-Boniface à la maison-mêre à Montréal, 13 juin 1861, SHSB, CACRSB, Série Alexandre Taché, T0594.(souligné dans l'original)
  8Lettre de Charles Mair à Holmes Mair 19 novembre 1868, réimprimée dans le Perth Courrier et le Toronto Globe le 4 janvier 1869, dans W.L. Morton, Alexander Begg's Red River Journal and other papers relative to the Red River Resistance of 1869-70, p. 396.

Enregistrer/Marquer

Centre du patrimoine, 340, boulevard Provencher, Saint-Boniface, (Manitoba) R2H 0G7 - T 204-233-4888 - ©2010 - Société historique de Saint-Boniface
Voici la photo du Centre du patrimoine sur Google Maps