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Le gouvernement de la Compagnie de la Hudson's Bay

Établie en 1812 par le Lord Selkirk pour des colons écossais, la colonie de la Rivière-Rouge, ou colonie d'Assiniboia, est depuis 1822 dirigée par un gouverneur nommé par la Compagnie de la Baie d'Hudson. Celui-ci gouverne avec l'aide d'un conseil qui, avec le temps, devient plus représentatif de la communauté. Selon l'Esquisse sur le Nord-Ouest de l'Amérique de Monseigneur Taché, publié en 1868, les membres du conseil:
«sont aussi à la nomination de l'honorable compagnie de la baie d'Hudson; mais la justice veut que nous disions que la compagnie, sans introduire dans le pays le principe électif, a depuis douze ans, au moins à ma connaissance personnelle, basé le choix des conseillers sur le sentiment public bien plus que sur ses propres intérêts, ses intérêts commerciaux du moins; elle a nommé comme conseillers plusieurs de ceux qui font à son commerce la plus chaude opposition.»1
 
William MacTavish, gouverneur d'Assiniboïa de 1858 à 1869, donna son opinion à un journaliste américain à New York, lors de son départ vers l'Angleterre en juin 1870: 
«Gov. MacTavish - There was the Governor, a Council and magistrates appointed by the Governor. The influence of the Government was of a personal nature, rather than an official or political one.
Reporter - It was patriarchal then, in fact, if not in theory.
Gov. MacTavish - Yes, it was patriarchal.
Reporter - Were the Scotch inclined to be rebellious?
Gov. MacTavish - No, nor were any of the inhabitants. The native population - the half-breeds - are peacable. They are ignorant, but they are trustworthy, and are men of good common sense.
Reporter - There does not seem to have been any material there for a rebellion, then?
Gov. MacTavish - None at all. The Canadian traders who came up there were the only discontented persons.»2
 
Selon son dernier gouverneur, il semblerait donc que la plupart des habitants de la colonie soient satisfaits de leur gouvernement. C'est une opinion partagée parmi les membres du conseil, et avec certains commerçants de la colonie. Dans son livre The Creation of Manitoba; or, A History of the Red River Troubles, publié en 1871, Alexander Begg, originaire du Québec et associé au groupe de commerçants établis dans la colonie, indique que :
«Their form of government was a peculiar one, which, while it relieved the Red River settlers of a heavy responsibility, at the same time gave them an indisputable voice in the selection of the men appointed to watch over their interests. It cannot be denied that the Hudson's Bay Company invariably made it a point to consult the settlers as to the fitness of a councillor before appointing him to the office; and thus, although there were no elections, the men who were most popular amongst their neighbours were generally chosen to represent them at the Council Board. In this way, the people had to a great extent a voice in the management of their own affairs; but, because the Hudson's Bay Company also enjoyed the right of sending members to the Council of Assiniboia, it was reported abroad that the whole government of the country was in the interest of that august body, and that the settlers had little, if any chance to control their own affairs. Another erroneous idea was that the councillors were overawed by the weight and influence of the Company; whereas the power was an equally balance one,-- for the reason that the objection of one member of the Board was sufficient to overthrow any motion before it.
[...] 
We may here mention that the individuals chosen from amongst the settlers to act as councillors conjointly with those from the Hudson's Bay Company were, as a rule, men of integrity and high standing in the country, and therefore, altogether above bribery and falsity to their people's interests.»3
 
Le groupe de commerçants établis depuis plusieurs années dans la colonie a des liens avec la compagnie. Andrew McDermot arriva à la colonie en 1814 comme employé de Compagnie de la Baie d'Hudson, tout comme son gendre, Andrew G.B. Bannatyne. Tous deux ont siégé au Conseil d'Assiniboïa, et servirent comme magistrats pour la cour de la colonie: ils connaissent bien les habitants et leurs sont sympathiques. 
 
Le gouvernement et ses cours judiciaires avait donc le respect des habitants de la colonie, tout en se rappelant le poids de la grande présence métisse, anglophone et francophone, qui, avec son organisation de chasse au bison, pouvait aisément montrer sa force s'il se croyait sujet à des injustices. C'est ce qui explique la fin du monopole de la traite des fourrures, en 1849, lors du procès Hudson's Bay Company vs. Sayer.4  Ce dernier est trouvé coupable de la traite libre des fourrures, mais il ne reçoit aucune punition, vu la présence de Métis armés et le mouvement vers la liberté de la traite des fourrures qu'ils encouragent, appuyés par les commerçants.
 
En 1857, William Caldwell, gouverneur d'Assiniboïa de 1848 à 1855, comparaît devant le comité parlementaire impérial. Selon lui, la colonie était "tranquil, peaceable, and quiet when I left it"5. Elle avait donc retrouvé son calme, jusqu'à l'arrivée d'immigrants du Haut-Canada qui cherchent à remplacer le gouvernement de la Compagnie. En 1862, le gouverneur de la Terre de Rupert, Alexander G. Dallas, a le même point de vue lorsque ces insatisfaits réclament une colonie de la couronne. Dans une lettre à Mgr Taché, il écrit:
«As your Lordship is no doubt aware, there are two petitions to the home Government in course of signature, requesting the aid of troops for the protection of this Settlement. One of those, originated by the Council, confines itself to the above object. The other, emanating from the office of our local paper, asks in addition for a change of Government, and at the same time brings some serious charges against the existing authorities.
It is of course quite legitimate in the whole or a portion of the people to ask for a change of Government, if they wish it; and I have no doubt the Hudson's Bay Company will be ready to acquiesce in any alteration which Her Majesty's Government may wish to effect. In no one instance however has a complaint or grievance against the local Government been brought to my notice since my arrival in the Settlement. Our officers are, I find, individually popular, and much credit has been accorded to the Company for its generosity and its liberality, in providing food, seed, wheat and medical attendance for the poor and needy in times of scarcity and sickness. I am therefore led to believe that the adverse petition is the offspring of a few discontented individuals, of no weight, and with little stake in the country; and that they have brought unfair influences to bear in obtaining the signatures of illiterate, ignorant and young people, incapable of comprehending the meaning of the document to which their names are affixed.»6
 
Taché répondra:
«The authors of the document require nothing less than the dissolution of the present government. [...] I feel convinced that. for the moment at least, a change [of Government] whatsoever would be a real disadvantage. [...] It is true that the only legislative body in the Country are nominees of the Honourable Hudson's Bay Company but it is well known that these nominees are chosen among the most respectable and the most intelligent of the place. Moreover the Company has, even in this choice, evinced generosity, as several of the members of the Council have personal interests diametrically opposed to the commercial interests of the Company. To my knowledge, the Company went so far as to consult those interested and the greater number of the Counsellors have been appointed because such appeared to be the desire of the population in general. Still more, I am convinced that an election would recall to Council if not all, at least the greater number of the members that now compose it.»7
 
Ce sont les mots qu'il utilisera dans son Esquisse de 1868. Du point de vue des officiers de la Compagnie de la Baie d'Hudson et de ses alliés, le gouvernement de la colonie travaille pour le bénéfice de sa population, comme il se doit, et non pour les immigrants qui viendront après l'ouverture de la Terre de Rupert à l'agriculture, ce qui demeure encore dans l'avenir incertain.
 
Lorsque la Terre de Rupert sera cédée au Canada pour 300,000 Livres, les officiers de la Compagnie reconnaissent qu'en tant qu'employés, ils devront subir les décisions de celle-ci. Quelle que soit leur opinion personnelle, les membres du conseil d'Assiniboïa se rencontrent le 13 octobre 1869 pour écrire un discours de bienvenue au nouveau gouverneur nommé par le Canada. Le gouverneur MacTavish, alors malade, agira aussi pour calmer la population de la Rivière-Rouge, sans grand succès.
 
«J'ai fait tout mon possible de leur faire comprendre [aux Métis] qu'il est de l'intérêt de M. McDougall ou de tout autre qui peut venir comme gouverneur, que son administration réussisse, et qu'on ne saurait compter sur le succès si on commettait des injustices envers un grand nombre des gouvernés; que l'alliance apparente entre le Dr. Schultz et les officiers arrivés dans le territoire provenait seulement du fait que le docteur s'était montré affable et obligeant à leur égard, mais que ses bons procédés n'influeraient en rien sur leur conduite officielle. Mais je trouve que mes présentations demeurent sans effet, et qu'ils sont encore sous le coup du soupçon.»8
 
Il y a une certaine ironie que le parti Canadian, qui a si longtemps milité contre le gouvernement de la Compagnie, se tourne vers celui-ci pour tenter d'apaiser les résidents de la colonie qui s'opposent à l'avancement des Canadians.
 

  1 Taché, Alexandre (1901) Esquisse sur le Nord-Ouest de l'Amérique, (1868), Montréal, Beauchemin et fils, 2e édition.
  2 The Sun, New York, NY, 25 juin 1870, p. 2,  et réimprimé dans The New Nation, 16 juillet 1870, p. 1
  3  Begg, Alexander (1871) The Creation of Manitoba; or, A History of the Red River Troubles, Toronto, p. 1-2 
Le journal d'Alexander Begg, qui date du 6 novembre 1869 au 23 juillet 1870, inclut beaucoup de détails relatifs à la résistance de la Rivière-Rouge, et fut publié par la Société Champlain en 1956, avec introduction de W.L. Morton, et d'autres papiers pertinents de l'époque.
  4 Gibson, Dale (2015) Law, Life , and Government at Red River, Vol. 1 Settlement and Governance 1812-1872, Toronto, McGill-Queen's University Press, p. 115-119. Voir aussi sa conclusion à la page 352.
  6 Lettre de A.G. Dallas à Mgr Taché, 25 novembre 1862, SHSB, Fonds CACRSB, Série Alexandre Taché, boîte 6, T1739-T1740.
  7 Lettre de Mgr Taché à A.G. Dallas, 6 décembre 1862, SHSB, CACRSB, Série Alexandre Taché, boîte 48, Ta0420-Ta0423.
  8 Lettre de W. McTavish a Mgr Taché, 4 septembre 1869, dans le Rapport du comité spécial sur les causes des troubles du Territoire du Nord-Ouest en 1869-1870, Ottawa, 1874, p. 8-9 
 

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