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La laïcité des écoles, un combat de longue haleine

Publié le 30 août 2018, texte par Amélie Drainville

Le Centre du patrimoine possède une vaste collection de journaux, de périodiques et de bulletins, autant dans sa bibliothèque de référence que dans ses archives. En effet, plus d’une centaine de périodiques de différentes époques sont ici entreposés et constituent une mine d’or d’informations historiques.

http://shsb.mb.ca/Collections_et_recherches/Periodiques/liste
http://shsb.mb.ca/Collections_et_recherches/Periodiques

Un des principaux intérêts de la conservation de ces périodiques est la réalisation d’une étude ou d’une analyse comparée. Effectivement, il est fort intéressant de constater les ressemblances et les différences entre l’époque où le texte a été rédigé et l’époque actuelle, notamment d’un point de vue sociologique, car ce qui était socialement accepté autrefois ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, et vice versa.

Alors que le retour à l’école approche pour les étudiants jeunes et moins jeunes, il est bon de se rappeler l’évolution qu’a subie cette institution au fil des années pour devenir l’école actuelle, notamment en matière de neutralité religieuse. Les textes qui feront l’objet de l’article d’aujourd’hui sont tirés du volume 7 du journal Les Cloches de Saint-Boniface, publié en 19081.

Si auparavant l’enseignement était une tâche réservée aux religieux et religieuses, ce n’est plus le cas du tout aujourd’hui. Alors que le 20e siècle était entre autres marqué par l’ouverture sur le monde et la montée du multiculturalisme des États, il était bien nécessaire d’accommoder tout le monde et de ne pas privilégier des groupes par rapport à d’autres sur une base religieuse. Un des moyens d’y parvenir était de bannir tout enseignement à caractère religieux dans le réseau public. Toutefois, la transition vers une école laïque au Canada ne s’est pas faite sans embûches et sans contestation.

Cloches de Saint-Boniface, vol. 7, p. 10

Ce premier article (p. 10), rédigé par L. Hacault, conteste l’interdiction d’utiliser les termes Christ et Christmas dans les chants et les célébrations de Noël dans les écoles de la commission scolaire de New York. Il condamne aussi la décision de Theodore Roosevelt d’arrêter de frapper de la monnaie avec l’inscription « In God we trust » et une décision semblable ayant été rendue en France : « Il est fort à craindre qu’un jour ou l’autre sur nos écoles publiques on ne lise – comme on le lira sans doute – ainsi alors sur le fronton des écoles publiques des États-Unis : In God we trust… no more. » La frustration était compréhensible dans le contexte américain, puisque Roosevelt était franc-maçon et que les changements affectaient la religion catholique, comme le fait remarquer Hacault dans son texte.

Cloches de Saint-Boniface, vol. 7, p. 39

Le second article, publié en page 39, s’intitule « L’aveu de sa faiblesse ». Celui-là s’attaque à l’interdiction d’enseigner pour les prêtres et les religieux en France, encore une fois une décision prise par des francs-maçons alors que les écoles laïques étaient vides et que les écoles catholiques débordaient de clientèle. « C’est là, assurément, une nouvelle victoire pour la force brutale. Mais c’est aussi en même temps qu’un mépris cynique des droits de l’homme, le plus complet et le plus honteux aveu de sa faillite et de son impuissance absolue en matière d’enseignement. » Si l’on se réfère à une définition canadienne actuelle des droits de l’homme, soit la Charte canadienne des droits et libertés, partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, chacun a fondamentalement droit à la liberté de conscience et de religion. Toutefois, à l’époque et selon le contexte, cette décision pouvait légitimement être difficile à digérer pour les catholiques.

Cloches de Saint-Boniface, vol. 7, p. 137-138

Au Manitoba, on voyait cette neutralisation des institutions scolaires comme une atteinte à la culture, la langue, aux croyances et aux droits des Canadiens français, puisque la population était extrêmement croyante et tenait à sa religion (ce qui est vraisemblablement de moins en moins le cas aujourd’hui). C’est ce que l’on comprend en lisant le texte « La lutte future » aux pages 137-138. Dans les années 1890, le gouvernement cherchait déjà à rendre - « au nom sans doute de la Liberté! » - l’école publique neutre, « c’est-à-dire non-chrétienne ou plutôt sans Dieu ». Ainsi, l’Église s’inquiétait énormément du fait que seulement une école sur cinq enseignait les Dix Commandements de Dieu en 1907 à cause de la nouvelle loi qui a « [sécularisé les] écoles publiques et [confisqué les] fonds des écoles confessionnelles catholiques ». Pour l’institution religieuse, il ne s’agissait de rien de moins que de mettre « au cou des populations catholiques la corde honorable dont les loges [comptaient] bien faire, peu à peu, un nœud coulant… »

Cloches de Saint-Boniface, vol. 7, p. 183-184

Aux pages 183-184, le texte « Loi contre les droits des pères de famille » est certainement le plus véhément à l’égard des réformes en France. Alors que les exigences des associations des pères de famille sont « le respect de la religion, de la morale, de la patrie et de l’armée […], l’enseignement laïque est essentiellement opposé à de telles obligations ». L’extrait de texte suivant exprime sans retenue les raisons (quelque peu extrêmes et radicales à mon humble avis) de l’opposition de l’Église à la laïcisation de l’enseignement :

Tout changement de mentalité n’est pas facile et prend beaucoup de temps. Au Canada, la laïcisation des écoles a été plus rapide dans certaines provinces que dans d’autres, mais toujours est-il que nous y sommes parvenus et que nous avons réussi à convaincre une grande majorité de personnes du bien-fondé de cette démarche.

Toutefois, même si le débat de la laïcité des écoles semble réglé, celui de la laïcité en général reste toujours un débat d’actualité. Par exemple, au Québec, lors du court passage au pouvoir du Parti Québécois, un important débat identitaire autour de la Charte des valeurs québécoises a suscité toutes sortes de réactions partagées dans la province. Cette charte au nom controversé avait pour premier objectif d’encadrer les accommodements raisonnables, ce qui était selon moi nécessaire en soi. Toutefois, lorsque le débat a tourné sur une « charte du paraître » qui voulait interdire le port de signes religieux « ostentatoires », il n’était plus question de neutralité, mais bien de sécurité et d’identification. Je crois qu’un employé de l’État qui a un contact direct avec la clientèle (policier(ère), infirmier(ère), éducateur(trice), juge, etc.) doit être facilement identifiable pour la sécurité du public qui le fréquente. Mais restreindre les droits et libertés de tous les employés de l’État, même dans l’ombre, est-il vraiment nécessaire? Une laïcité ouverte, qui accepte la diversité et la laisse se manifester sous toutes ses couleurs, n’est-elle pas plus favorable qu’une laïcité fermée, qui cache et supprime toute manifestation religieuse? Est-ce vraiment par l’apparence physique que l’on peut régler des problèmes de fond comme la question de la laïcité de l’État? À mon avis, poser la question, c’est y répondre. 

Bref, si ce débat a eu lieu au Québec et qu’aucune conclusion claire n’en a été tirée, c’est probablement un signe que les questionnements à ce sujet ont lieu d’être et qu’ils feront surface ailleurs au pays un jour ou l’autre. D’ici là, vous aurez le temps de vous faire votre propre opinion sur le type de laïcité que vous croyez meilleur pour votre province ou votre pays.

Nous espérons que ce texte vous a plu. Pour lire plus attentivement le contenu des articles de journaux archivés utilisés pour la rédaction de ce billet, téléchargez le document PDF placé en annexe à la fin de ce texte, consultez la version en ligne ou venez nous visiter pour tenir le texte dans vos propres mains!

http://eco.canadiana.ca/view/oocihm.8_06745_155/10?r=0&s=1

N.B. : Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteure uniquement et ne doivent en aucun cas être interprétées comme représentant celles de la Société historique de Saint-Boniface (SHSB). 

1 Ce volume contient 23 numéros.

 

Références :

https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/Const/page-15.html#h-41

https://voir.ca/daniel-baril/2016/11/04/la-neutralite-nest-pas-la-laicite/


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