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Catholicisme et féminisme : une évolution

Publié le 23 novembre 2017, par Amélie Drainville

 

Le Centre du patrimoine possède une vaste collection de journaux, de périodiques et de bulletins, autant dans sa bibliothèque de référence que dans ses archives. En effet, plus d’une centaine de périodiques de différentes époques sont ici entreposés et constituent une mine d’or d’informations historiques. Ainsi, nous avons décidé de vous en faire profiter en vous présentant une série de quatre analyses d’articles durant les mois d’octobre et de novembre.

Un des principaux intérêts de la conservation de ces périodiques est la réalisation d’une étude ou d’une analyse comparée. Effectivement, il est fort intéressant de constater les ressemblances et les différences entre l’époque où le texte a été rédigé et l’époque actuelle, notamment d’un point de vue sociologique, car ce qui était socialement accepté autrefois ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, et vice versa.

Voici donc la dernière analyse de cette série, qui portera sur l’évolution de la place de la femme dans la société et l’évolution des luttes féministes. L’article choisi a pour titre « La vie pratique : que ferons-nous de nos filles? » et a été publié le 15 août 1908 dans Les Cloches de Saint-Boniface (vol. 7, no 16, p. 190-191), un périodique religieux. 

Avant toute chose, il apparaît essentiel de donner une définition du féminisme. Selon le site universitaire Perspective monde, il s’agit d’un « [m]ouvement politique qui prône l'égalité réelle entre les hommes et les femmes dans la vie privée et dans la vie publique. Au sens large, le féminisme inclut l'ensemble argumentaire qui dénonce les inégalités faites aux femmes et qui énonce des modalités de transformation de ces conditions. »

Dans l’article, il est question d’un concours dans lequel les participants devaient répondre à la question « Que ferons-nous de nos filles? » pour gagner un prix de la part d’un journal américain. L’auteur a donc retranscrit la réponse gagnante, dont plusieurs passages ne seraient plus acceptables aujourd’hui. En effet, la religion avait à l’époque une place prépondérante et les mœurs traditionnelles réduisaient souvent la femme à une ménagère et à un moyen de reproduction de l’espèce. Elles n’avaient pratiquement aucun droit et devaient se soumettre aux décisions de leur mari.

Le message général de l’article est que les femmes doivent être de bonnes chrétiennes, avoir une certaine instruction et savoir épargner, aimer, coudre et cuisiner. « Apprenez-leur à préparer un repas convenable, à laver, repasser, raccommoder des bas, coudre des boutons, à faire une chemise et tailler tous leurs habits. » Sachant très bien que les femmes ont les mêmes capacités intellectuelles que les hommes, ce message est plutôt réducteur de leurs aptitudes. Bien sûr, on ne peut pas en vouloir à l’auteur du texte gagnant puisque ces valeurs étaient largement véhiculées à l’époque. Par contre, on peut assurément dire que l’évolution qui a eu lieu depuis était nécessaire, car la femme est égale à l’homme et doit par le fait même posséder les mêmes droits et avoir les mêmes choix et opportunités. Ainsi, il est de plus en plus acquis aujourd’hui que les femmes peuvent accéder à des métiers qui étaient classés autrefois dans la catégorie typiquement « homme » et que les hommes ont aussi leur part à accomplir dans les tâches quotidiennes et l’éducation des enfants.

« Répétez-leur qu’un honnête ouvrier en tablier et en bras de chemise est cent fois plus estimable, n’eût-il pas un sou, qu’une douzaine de jeunes élégants, vaniteux, imbéciles et presque toujours dépravés […] persuadez-les, que le bonheur dans le ménage ne viendra pas de la fortune ou de la situation que possède leur mari, mais de ses qualités morales et de son caractère. » Plutôt amusant, non? Ne s’agirait-il pas d’une petite généralisation ici d’associer la fortune et l’élégance à la stupidité et la débauche? Néanmoins, le message de passer outre les apparences pour apprécier la personnalité a une belle profondeur et est encore véhiculé aujourd’hui, alors que nous sommes envahis de maintes publicités où des corps « parfaits » sont à l’honneur.

Un des passages les plus déstabilisants du texte est le suivant : « faites-leur donner des cours de piano et de peinture, si vous en avez les moyens; mais sachez que ces arts sont tout à fait secondaires et tiennent peu de place dans l’existence pour la rendre heureuse. » Le problème n’est pas que les femmes n’aient pas accès à des « extras » qu’elles n’ont pas les moyens de se payer, car les hommes n’avaient pas plus accès à ce genre de loisirs dispendieux. Ce qui est choquant est le fait que l’auteur estime savoir sans l’ombre d’un doute ce qui peut rendre la femme heureuse. Le bonheur est si circonstanciel et subjectif, il est impossible de présumer que toutes les femmes ou tous les êtres humains puissent accéder à un bonheur universel. S’il y a bien une leçon qui circule depuis la nuit des temps, c’est que nous sommes tous différents et que, par le fait même, nous ne pouvons être satisfaits tous de la même manière.

Replacé dans son contexte historique, on peut comprendre que l’auteur n’avait aucune mauvaise intention en rédigeant ce texte. Heureusement, le mouvement féministe a eu raison de ces traditions inégalitaires transmises de génération en génération et l’Église a dû accepter ces mutations sociales. Au XXe siècle, la division traditionnelle des rôles familiaux et la suprématie masculine dans la sphère privée a été renversée dans plusieurs pays [1].

Rouleaux de pétition de 353 m de long contenant 39 584 signatures, 23 décembre 1915 (Archives du Manitoba)

Le Manitoba a pour sa part été à l’avant-garde sur le plan des droits des femmes, puisqu’il a été la première province à donner le droit de vote aux femmes, avant même le fédéral. « Après l’entrée du Manitoba dans la Confédération en 1870, la loi provinciale dispose qu’"Aucune femme n’est qualifiée pour voter à une quelconque élection, quelle que soit la circonscription considérée". Bien qu’avec le temps, le droit de vote soit progressivement étendu à quelques femmes propriétaires de biens, notamment le droit de vote aux élections municipales (1887) et pour l’élection des conseillers scolaires (1890), les femmes ne jouissent que d’un droit de vote très limité. [2] »

Après plusieurs années de lutte, la Political Equality League (PEL) et Amelia Burdett présentent le 23 décembre 1915 deux pétitions au gouvernement libéral, contenant respectivement 39 584 et 4 250 signatures. Elles gagnent leur combat et obtiennent le droit de vote le 28 janvier 1916. Elles doivent attendre en 1918 pour voter au palier fédéral. Par contre, les Canadiennes d’origine autochtone ou asiatique devront attendre plusieurs décennies supplémentaires pour se voir reconnaître le même droit. Au Québec, les femmes devront attendre jusqu’en 1940 pour voter au palier provincial.

Malheureusement, le Rapport mondial 2016 sur la parité entre les hommes et les femmes du Forum économique mondial (FEM) nous indique que nous sommes loin d’atteindre une égalité parfaite entre les sexes. Au rythme actuel, elle ne serait atteinte que dans 170 ans. Il faut donc faire face à ce problème, même au Canada, car même si cette notion de parité semble socialement intégrée, plusieurs inégalités subsistent, notamment en matière d’emploi.[3] Espérons que nos gouvernements ne prendront plus cette problématique à la légère dans les années à venir.

Pour en savoir plus sur les luttes féministes, l’obtention du droit de vote des femmes au Manitoba et le rapport du FEM, consultez les articles placés en hyperliens. Pour lire l’article analysé en entier, venez nous visiter pour tenir le texte dans vos propres mains ou consultez la version en ligne si vous êtes abonnés à Notre Mémoire en ligne de Canadiana.

N.B. : Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteure uniquement et ne doivent en aucun cas être interprétées comme représentant celles de la Société historique de Saint-Boniface (SHSB). L’article sert à donner un exemple du genre de recherche qu’il est possible de mener à partir des ressources du Centre du patrimoine.


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