Logo SHSB

La jeunesse des 20e et 21e siècles décortiquée

Publié le 9 novembre 2017, par Amélie Drainville

 

Le Centre du patrimoine possède une vaste collection de journaux, de périodiques et de bulletins, autant dans sa bibliothèque de référence que dans ses archives. En effet, plus d’une centaine de périodiques de différentes époques sont ici entreposés et constituent une mine d’or d’informations historiques. Ainsi, nous avons décidé de vous en faire profiter en vous présentant une série de quatre analyses d’articles durant les mois d’octobre et de novembre.

Un des principaux intérêts de la conservation de ces périodiques est la réalisation d’une étude ou d’une analyse comparée. Effectivement, il est fort intéressant de constater les ressemblances et les différences entre l’époque où le texte a été rédigé et l’époque actuelle, notamment d’un point de vue sociologique, car ce qui était socialement accepté autrefois ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, et vice versa.

L’article qui sera analysé aujourd’hui est tiré du journal La Liberté (page 3) du 19 janvier 1938. Il a pour titre « Problèmes et tendances de la jeunesse d’aujourd’hui » et présente une conférence éponyme tenue par Mlle Suzanne Dietrich pour l’Alliance française. Femme reconnue pour son érudition, Mlle Dietrich a fait plusieurs voyages en Asie et en Amérique du Sud où elle a pu se documenter sur plusieurs thématiques, telles la religion, l’éducation, la situation morale des femmes et la pauvreté, pour tenter de trouver des solutions. L’auteur décrit la conférencière comme une oratrice « précis[e], claire, sobre, d’une conviction communicative et d’une personnalité attachante ». Sa conférence portait notamment sur les réactions de la jeunesse aux différents problèmes sociaux survenus lors de la Grande Dépression par des tendances aux allures rédemptrices. Évidemment, ces problèmes et courants se sont fait sentir en Europe et aux États-Unis, mais aussi au Canada.

À l’époque, la conférencière constatait que plusieurs courants spirituels, politiques et sociaux s’entrecoupaient : le matérialisme et le spiritualisme, la liberté et l’autorité, la démocratie et la dictature, plusieurs religions, etc.  Pour mieux comprendre la jeunesse contemporaine, elle sépare son époque en deux périodes : 1918-1930 et 1930-1938. La première période, directement après la Première Guerre mondiale, est caractérisée par une jeunesse en colère contre la guerre, qui exprime un désir de liberté et de retour à la nature. La seconde période, en pleine dépression économique, est synonyme de détresse psychologique, d’instabilité, de tension et d’insécurité matérielle et spirituelle chez les jeunes. Selon la conférencière, on se dresse face à l’idéalisme et l’individualisme du passé pour laisser place à plus de réalisme, de lucidité et de solidarité : on aspire à un nouveau projet de société et à des changements concrets.

Ainsi, on constate que les jeunes se détachent un peu plus des rites religieux et qu’ils sont attirés par les mouvements sociaux, ce qui pourrait se résumer, selon l’auteure, à un « désir de se consacrer à quelque chose de plus grand que soi ». Cette jeunesse est donc « travaillée par les idéologies nouvelles », puisque « [q]uand on n’a plus de foi, on éprouve le besoin de s’en créer une ». C’est ainsi que Mlle Dietrich explique la montée de la popularité des mouvements communistes, fascistes et socialistes qui, malgré leurs nombreux travers, ont parfois eu du bon en termes de suppression du chômage, d’accès à la nourriture, d’espoir et de renouveau.

Malgré toutes les épreuves auxquelles cette génération a dû faire face, la conférencière garde espoir. L’auteur écrit : « [d]e grandes crises se préparent peut-être, mais elle a la conviction que les valeurs spirituelles sauront triompher. Notre civilisation profondément matérialiste s’effondre parce qu’il lui a manqué la hiérarchie des valeurs, le courage de bâtir non sur l’argent, mais sur le roc de la justice et de la charité. Leçon dure et cruelle. De la jeunesse croyante et virile viendra le salut. »

Même si ce texte et cette conférence ont près de 80 ans, ils semblent tout de même représenter, de façon différente, la société actuelle.

Le désordre est ambiant au Moyen-Orient et on observe une augmentation de l’influence de la religion et de l’extrémisme religieux. Ainsi, contrairement à ce qui a été décrit dans le texte, le sentiment d’attachement à une religion s’est transformé en mouvement social. « Notre époque est détraquée », disait Hamlet. Et comment! La majorité de la population mondiale vit en situation de pauvreté, de famine ou de guerre civile, et ce malgré les progrès technologiques faits au cours du siècle dernier et l’enrichissement constant des pays industrialisés. Comment expliquer que l’entraide ne soit toujours pas venue à bout de ces injustices? Dans ces États riches, jamais autant d’antidépresseurs ont été prescrits qu’au 21e siècle, signe de la détresse psychologique d’une grande part de la population et synonyme de notre mal collectif. Le cynisme s’est emparé de la population suite à de nombreuses années de corruption et de politiques néolibérales à l’avantage des multinationales et en dépit de l’environnement. Le chacun pour soi, la surconsommation et le « rêve américain » semblent – et l’on s’en rend compte aujourd’hui – n’avoir été que l’illusion d’un bonheur parfait.

Face à tous ces enjeux pour lesquels notre pouvoir d’action semble limité, un besoin et un désir de s’accrocher à « quelque chose de plus grand que soi » a pris racine et s’est manifesté par la naissance ou le renouveau des grandes luttes sociales. En effet, dans les pays industrialisés, l’intérêt envers la religion décline de manière importante, et des mouvements collectifs viennent remplacer la foi religieuse pour la foi envers un monde meilleur : protection de l’environnement, justice sociale, justice climatique, respect des droits humains, accès à l’éducation… Ce ne sont que peu de luttes qui prennent de plus en plus d’ampleur et que portent les jeunes générations. Et cela n’est pas surprenant, car l’histoire prouve que la plupart des mouvements revendicateurs ont été démarrés par une masse de jeunes engagés.

La conférencière a mis le doigt sur le bobo : bâtir sur le roc de la justice et non de l’argent. Il faut croire que l’histoire se répète. Chaque jeune génération a l’espoir d’en finir avec les problématiques  qui affligent la société, mais on relit les journaux de 1938 et on se rend compte qu’eux aussi pensaient en finir avec l’individualisme et le matérialisme, alors qu’on vit toujours ainsi en 2017. Mais la bonne nouvelle de l’histoire, c’est que l’espoir se renouvelle chez une partie (souvent minoritaire) de la population, de génération en génération. C’est déjà cela. Et ces jeunes générations, elles rêvent d’égalité, de justice, d’environnement sain, de solidarité… Elles portent un projet de société, un projet de renouveau collectif, et elles y croient pour tous les autres qui ont cessé d’y croire. La seule différence, c’est qu’il y a cette fois une date de remise pour le projet. Comme à l’école. La Terre-Mère envoie des signaux. Chose certaine, la mobilisation est toujours croissante et l’espoir se répand. Reste à savoir si le salut de la Terre et des prochaines générations viendra de cette « jeunesse croyante et virile ».

Nous espérons que ce billet vous a plu. Pour lire l’article en entier, consultez la version en ligne ou venez nous visiter pour tenir le texte dans vos propres mains.

N.B. : Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteure uniquement et ne doivent en aucun cas être interprétées comme représentant celles de la Société historique de Saint-Boniface (SHSB). L’article sert à donner un exemple du genre de recherche qu’il est possible de mener à partir des ressources du Centre du patrimoine.


Share/Bookmark

Centre du patrimoine, 340, boulevard Provencher, Saint-Boniface, (Manitoba) R2H 0G7 - T(204) 233-4888 ©2010 - Société historique de Saint-Boniface
Here is the photo of the Centre du patrimoine on Google Maps