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La Bataille de la Grenouillère

Le 19 juin 1816 est une date mémorable dans l’histoire de l’Ouest canadien et plus particulièrement dans l’histoire de la nation métisse. De fait, s’il y a un événement qui marque la véritable naissance du nationalisme métis, c’est de toute évidence la bataille de la Grenouillère, aussi connue comme la bataille des Sept-Chênes, ou de Seven Oaks. L’engagement lui-même ne dure qu’une quinzaine de minutes, mais il entraîne la mort d’un Métis et de 21 habitants de la colonie de la Rivière-Rouge et a d’importantes répercussions sur l’évolution sociale, politique et économique du Nord-Ouest.


La bataille de la Grenouillère est une confrontation armée entre une soixantaine de cavaliers, surtout métis, menés par Cuthbert Grant, commis de la Compagnie du Nord-Ouest (CNO), et le gouverneur de la colonie, Robert Semple qui est accompagné de plusieurs officiers de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) et de quelques habitants. L’engagement a lieu sur une plaine marécageuse un peu au nord du fort Douglas, qui est l’établissement de la CBH situé près de la Rivière-Rouge.

L’événement fait suite à une série d’escarmouches entre les deux compagnies rivales qui se disputent le contrôle du commerce des fourrures, et aussi de sa principale source d’approvisionnement, le pemmican. Une campagne d’incidents violents, menée par les engagés métis de la CNO, avait semé la peur et le mécontentement chez les habitants de la colonie. Ces derniers avaient, pour la plupart, accepté d’abandonner la Rivière-Rouge pour se rendre au Bas-Canada, mais à l’été de 1815 Colin Robertson, agent de la HBC, persuade le groupe réfugié sur la rive nord du lac Winnipeg de prendre le chemin de retour et de rebâtir la colonie.

L’attitude de la CNO demeure provocante; Robertson et ses hommes, inquiets d’une nouvelle attaque contre la colonie, prennent des mesures pour bloquer les routes d’approvisionnement de leurs rivaux. En mars 1816, ils s’emparent du fort Gibraltar, poste stratégique des opérations de la CNO situé à la Fourche, à quelques kilomètres du fort Douglas, et ils commencent à le démolir pour renforcer leur propre fort. La CBH saisit également le poste de Pembina, commandant ainsi deux des principaux cours d’eau du réseau de la CNO.

Dans la vallée de la rivière Qu’Appelle, cependant, une contre-attaque se prépare. Cuthbert Grant, qui avait été nommé capitaine général des Métis du Nord-Ouest, réunit une nombre considérable de cavaliers pour escorter une cargaison de pemmican au lac Winnipeg, afin d’approvisionner les brigades de canots de Montréal qui doivent y passer en route vers l’Athabasca. En guise de représailles pour la destruction du fort Gibraltar, le groupe arrête une flottille de canots de la HBC qui descend la rivière Qu’Appelle et saisissent les provisions de pemmican destinés à la colonie de la Rivière-Rouge. Brandissant le drapeau métis -un huit horizontal sur fond bleu- la petite armée de Grant remonte la rivière Assiniboine en escortant ses bateaux de provisions, et s’empare bruyamment du poste de Brandon House. Les cavaliers poursuivent leur chemin vers le lac Winnipeg, divisés en deux groupes, un de chaque côté de la rivière Assiniboine. Décidés de lever le blocus de la HBC, ils s’arrêtent à Portage-la-Prairie pour préparer leur descente sur la colonie.

La stratégie de la CNO consiste d’abord à rencontrer les canotiers de Montréal qui ignorent que le Fourche est contrôlée par la CBH. En plus d’assurer le ravitaillement des brigades, la CNO souhaite éviter toute contestation entre celles-ci et le groupe de Semple. En même temps, la CNO veut ouvrir une voie de communication par terre entre Qu’Appelle et le lac Winnipeg. À ces fins, un avant-garde d’environ soixante hommes entreprennent d’escorter les charrettes portant une partie de la cargaison de pemmican à travers la plaine, avec l’ordre de se tenir à une grande distance du fort Douglas et de la colonie, et d’essayer de passer inaperçus.

Le 19 juin, le groupe quitte les rives de la rivière Assiniboine pour tracer une piste à travers la prairie vers le lac Winnipeg. Alors qu’ils se dirigent vers leur campement à un endroit découvert appelé la Grenouillère, ou Frog Plain, le premier groupe d’éclaireurs surprennent quelques colons dans leurs champs, et les retiennent afin de les empêcher d’avertir le gouverneur de leur passage. Le terrain marécageux oblige les cavaliers de raccourcir leur circuit, et ils sont aperçus par une sentinelle du fort Douglas.

Le gouverneur Semple, réunissant une trentaine d’hommes, dont des officiers de la HBC et des colons, part à leur poursuite. Les Métis fort éparpillés se regroupent, et les deux partis s’affrontent à un endroit connu sous le nom de Seven Oaks ou Sept-Chênes, environ à moitié chemin entre le fort Douglas et le campement à la Grenouillère. Là, les cavaliers métis déploient en demi-cercle en face des hommes de Semple qui font dos à la rivière. Le gouverneur Semple s’avance et Cuthbert Grant envoie un émissaire, François-Firmen Boucher. Les deux hommes s’échangent des paroles et lorsque Semple saisit la bride du cheval de Boucher, le Métis s’évade et des coups de feu retentissent. En quelques instants, tout est fini. Le gouverneur Semple, blessé, est achevé par un Amérindien alors que Grant s’apprête à lui porter secours. Vingt hommes parmi ceux qui accompagnent le gouverneur ainsi qu’un des Métis du camp de Grant connaissent le même sort.

Selon la tradition orale, les Métis se réunissent ce soir-là à leur campement de la Grenouillère pour fêter leur victoire. C’est là que Pierre Falcon, barde de la rivière Rouge et beau-frère de Cuthbert Grant, compose une chanson relatant les événements de la journée qui deviendra en quelque sorte « l’hymne national des Bois-Brûlés ».

Quel parti doit prendre la responsabilité de cet incident sanglant?

En 1817, l’avocat bien connu William B. Coltman est envoyé par le gouverneur du Bas-Canada, John C. Sherbrooke, pour faire enquête sur les circonstances qui ont mené à cet incident tragique. Le rapport Coltman, rédigé à la suite d’un recueil méticuleux de preuves et de dépositions auprès de témoins des deux camps, est reconnu pour son exactitude et son objectivité. Il soutient que les troupes de Semple ont tiré le premier coup de fusil, déclanchant ainsi la bataille qui entraîne leur mort. Plusieurs s’accordent pour dire, cependant, que ce ne fut «qu’une rencontre fortuite autour d’un marais » ou tout simplement « l’acte final d’un long drame ».

 

COUTTS, Robert et Richard STUART, rédacteurs. The Forks and the Battle of Seven Oaks in Manitoba History, Part II : Reflections on the Battle of Seven Oaks, Winnipeg, Manitoba Historical Society, 1994.

DAUPHINAIS, Luc, pour la Société historique de Saint-Boniface. Histoire de Saint-Boniface. Tome I À l’ombre des cathédrales Des origines de la colonie jusqu’en 1870, Saint-Boniface, Les Éditions du Blé, 1991.

DICK, Lyle. « Historical Writing on Seven Oaks; the Assertion of Anglo-Canadian Cultural Dominance in the West », dans Robert Coutts et Richard Stuart, rédacteurs, The Forks and the Battle of Seven Oaks in Manitoba History, Part II : Reflections on the Battle of Seven Oaks, Winnipeg, Manitoba Historical Society, 1994, pages 65-70.
GIRAUD, Marcel. Le Métis canadien, Paris, Université de Paris, Institut d’Ethnologie, « Travaux et Mémoires de l’Institut d’Éthnologie », No XLIV, 1945, 2e édition, Saint-Boniface, Les Éditions du Blé, 1984, 2 vol.

MacLEOD, Margaret Arnett et W.L. MORTON. Cuthbert Grant of Grantown Warden of the Plains of Red River, Toronto, McClelland and Stewart, 1963.

PRUD’HOMME, L.-A., « L’engagement des sept-chênes », Mémoires de la Société Royale du Canada, XII (décembre,1918 et mars, 1919), 3e série, section I, pages 165-188.

TRÉMAUDAN, Auguste-Henri de. Histoire de la nation métisse, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1935.
 


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