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Les Saint-Pierrois et le Miami Boom des années 1920

Joseph Préfontaine, 2e à droite, et les fils d'Adhémar Renuart - Collection Bernard Mulaire

Publié le 8 mars 2018, par Bernard Mulaire (membre de la SHSB)
Écrit le 6 février 2018 à Montréal
Site Web : bernardmulaire.ca

L’histoire des Franco-Manitobains recèle des pages fascinantes. Parmi les meilleures, celle des Saint-Pierrois qui s’implantèrent à Miami durant les années 1920.

Fondée au XVIᵉ siècle par les Espagnols, au détriment des autochtones Tequesta, Miami n’était encore qu’un village à la fin du XIXᵉ peuplé d’environ 300 habitants.

En 1891, Julia Tuttle, une riche veuve américaine en découvrit les charmes. Forte de son intuition, elle convainquit un ami propriétaire d’une compagnie de chemins de fer, d’étendre ses services jusqu’à Miami. Dès 1916, des promoteurs vantèrent les mérites de Miami, ce qui mena à des slogans comme « Miami Beach, the playground of the world » (slogan qui rappelle le fameux « Miami, the sun and fun capital of the world » que le comédien Jacquie Gleason allait populariser à la télévision).

Contre toute attente, la Première Guerre mondiale joua un rôle à faire connaître Miami. En effet, les habitués de la Côte d’azur qui n’y avaient plus facilement accès à cause de la guerre découvraient à Miami une « American Riviera ».

Cécile Préfontaine, «Le Palmier», huile sur toile, 1927-1928. Collection Carole Mulaire-Cloutier.

Au début des années 1920, Miami comptait 50 000 habitants. Elle n’était pas encore la capitale du tourisme que nous connaissons aujourd’hui, mais elle en avait l’intention.

Les premiers Saint-Pierrois à visiter Miami furent sans doute les frères Adhémar et Achille Renuart, vers 1912. Les Renuart, des Belges, avaient le flair des affaires (c’est le moins qu’on puisse dire). Achille fut le premier négociant d’automobiles à Saint-Pierre, et l’un des premiers au Manitoba. Il fut aussi entrepreneur immobilier. Pour sa part, Adhémar fonda la cour à bois de Saint-Pierre qui fournit les matériaux nécessaires à la construction, notamment, de l’église et du couvent du village. L’entreprise essaima au Manitoba et en Saskatchewan.

Déménagés à Miami, les frères y ouvrirent la Renuart Lumber Co. en 1923. L’entreprise familiale contribua à la construction de Miami qui avait besoin d’édifices commerciaux (banques, immeubles appartements pour touristes et hôtels), d’églises ainsi que de quartiers résidentiels complets, par exemple Coral Gables érigé de toute pièce et qui fut incorporée en tant que ville autonome en 1925. Toute construction à Coral Gables se devait d’adopter un style espagnol.

La Ponce de Leon Plaza, Coral Gables, 1926 - Tiré de George E. Merrick, «Coral Gables Today: The Miami Riviera», 15 nov. 1926 - 0550/PA 837

Adélinde Préfontaine et ses deux fils, Jean et Joseph, avec les enfants de Joseph : Laurette, Raymond et Flora à Coral Gables, 1925 - 0550/PA 837

D’autres Saint-Pierrois suivirent dans les pas des frères Renuart, par exemple le pharmacien Jean Préfontaine en 1924 et son frère Joseph (mon grand-père maternel) en janvier 1925. Trois mois plus tard, Joseph était rejoint par sa famille, soit son épouse Eugénie (ma grand-mère), leur fille Cécile (ma mère), et mes tantes et oncle Laurette, Flora et Raymond.

Brochure promotionelle de George E. Merrick, 1926 - 0550/PA 837

Le Miami Boom des années 1920 avait débuté dans l’effervescence de gains financiers faciles à obtenir. Une ambiance de Wild West y régnait, spéculation foncière effrénée comprise. La fraude qui la marqua, telle la vente de terrains encore sous les flots, entacha ce premier enthousiasme. Désastreux fut l’ouragan de septembre 1926, le Great Miami hurricane, le pire à frapper les États-Unis jusqu’alors. Qu’à cela ne tienne, George E. Merrick, le fondateur de Coral Gables, faisait publier en 1926 une luxueuse brochure intitulée Coral Gables Today: The Miami Riviera. Bien sûr, il n’y était nulle part question de chute immobilière et d’ouragan. Au contraire, on y vantait les attraits de la « city beautiful » sous les tropiques américaines.

En 1927, les Saint-Pierrois constituaient une petite colonie à Miami. Généreuse et fidèle à ses origines, elle contribua cette année-là au financement du monument érigé à Saint-Pierre à la mémoire du curé Jolys.

La liste des donateurs comprenait les noms de 24 personnes (les épouses n’étant pas mentionnées) :

- Geoffroy Croteau; Charles Desjardins; Ernest Fontaine; Georges Gratton; Adrien Hébert; Augustin Labelle; Joseph Lapalisse; Georges Lussier; Gustave Miteau; François Pourbaix; Jean et Joseph Préfontaine; Achille, Adhémar, Amédée, Armand, Denis, Hélène, Léon, Lucien et Marie-Joseph Renuart; Jovite Sicotte; Emmanuel Taillon et Pierre Udry.

Autrefois, ma mère mentionna parmi les Canadiens français à Miami Joseph Dandenault, des Toupin dont Cordelia, Jeanne Hébert (était-elle la sœur de Cordélia?) ... une vingtaine de familles.

Cette communauté miamienne fréquentait la Church of the Little Flower consacrée à la petite sainte Thérèse de Lisieux. Sans être nécessairement francophone, la paroisse avait été fondée en 1926 par des Catholiques de Coral Gables. Parmi ses institutions paroissiales, on trouvait une école « séparée », la St. Joseph Academy établie en tant que pensionnat féminin par les Sœurs de Saint-Joseph originaires du Puy en France, lesquelles continuèrent de la diriger.

Raymond Préfontaine - Collection Bernard Mulaire

Les Saint-Pierrois conservèrent leur identité linguistique et nationale. Les fiches des services d’immigration américains, le recensement de la Floride de 1930, de même que les journaux locaux qui rapportèrent le triste décès de mon oncle Raymond Préfontaine, survenu quand il avait 19 ans le 24 décembre 1937, mentionnèrent tous que la famille de Joseph Préfontaine était French, du Canada ou encore « from St. Pierre, Manitoba, Canada ».

Liés par leurs origines, les Manitobains de Miami jouissaient aussi – pour plusieurs d’entre eux – de liens de parenté. On sait qu’Adhémar et Achille Renuart étaient des frères. Or, Denis Renuart était un fils d’Adhémar, marié à Édith Préfontaine, une fille du député manitobain Albert Préfontaine, et donc cousine germaine des frères Joseph et Jean Préfontaine. Quant à Adrien Hébert, il était un cousin germain de Joseph et de Jean par la mère de ceux-ci, une Gratton de Sainte-Thérèse-de-Blainville en la Province de Québec (comme on disait alors). (Adrien Hébert allait devenir un oncle de l’artiste manitobain Réal Bérard…) Georges Gratton et Émérentienne Taillon, de Saint-Jérôme (P.Q.), appartenaient aussi à la famille de Joseph et de Jean Préfontaine, comme le faisait Emmanuel Taillon. Enfin, la mère d’Adhémar et d’Achille Renuart était une Pourbaix… et Pierre Udry appartenait à la famille d’Adhémar Renuart.

Au centre, Berthe (épouse de Jean) Préfontaine, Joseph Préfontaine et son épouse Eugénie à Miami vers 1925 - 0550/PA 837

À Miami, Joseph Préfontaine travailla à la cour à bois des Renuart en tant que vendeur. Le recensement de la Floride de 1930 l’indique; il indique aussi que plusieurs de ses voisins à Coral Gables se déclaraient employés dans le commerce du bois, de la construction, de l’électricité, de l’éclairage ou dans l’immobilier – le Boom n’était pas entièrement fini.

Joseph n’allait pas faire fortune à Miami, mais la vie offrit des plaisirs aux enfants. Le 26 décembre 1931, Flora et Raymond Préfontaine faisaient les pages mondaines du Miami News. Le journal relate ainsi l’occasion :

 

Raymond, Laurette et Flora Préfontaine devant la fontaine érigée à la droite de l'entrée de la Ponce de Leon Plaza, 1928. - 0550/PA 837

« Studio Party Is Given »

« Miss Mariana Beeching gave a Christmas party at her studio, Rustic Garden, Saturday afternoon. Games were played around a lighted tree, which was beautifully decorated. Taking part on the program were Gwendolyn Resnick, Edgar Johnson, Flora and Raymond Prefontaine and Jackie and Jimmie Sliger. »

Raymond et Flora avaient 13 et 11 ans.

Ma mère Cécile fréquenta la Ponce de Leon High School, nouvellement construite en 1926. Elle y suivit des cours de peinture à l’huile et de violon. Elle en rapporta une scène de palmier, probablement une copie qui témoigne malgré tout d’un pinceau habile pour une adolescente de 15 ou 16 ans. Ce tableau a toujours trôné dans le salon chez nous, éloquent souvenir des années miamiennes.

Cécile Préfontaine, 2e rangée du haut, 2e à la gauche, avec ses camarades de classe et leur institutrice devant la Ponce de Leon High School, 1928 - 0550/PA 837

Autrement, eh bien, en cette Miami des folles années 1920, il y avait la plage, la mer, la végétation. Les albums de ma mère contenaient de nombreuses photos prises, entre autres, dans l’archipel des Keys. Et souvenir impérissable pour ma mère, le goût des fruits exotiques tels les melons d’eau, les noix de coco et les avocats, peu courants à Saint-Pierre, peut-on imaginer.

Cécile Préfontaine avec une copine sous un palmier à Miami, 1928 - 0550/PA 837

Plusieurs des Saint-Pierrois (par exemple les Préfontaine) quittèrent éventuellement Miami, la Dépression aidant. Par contre, d’autres restèrent, comme les Croteau, les Hébert, les Toupin et les Renuart. Les sept fils d’Adhémar dirigèrent l’entreprise familiale jusqu’en 1970 alors qu’ils possédaient 15 autres cours à bois un peu partout en Floride. En 1969, Denis et Édith Renuart fêtaient leur 50e anniversaire de mariage en l’église « of the Little Flower ». En 1978, les funérailles de Denis y avaient lieu.

Aujourd’hui, le Web répertorie à Miami, Coral Gables et Coconut Grove la société Renuart Enterprises ainsi que plusieurs Renuart et Croteau.

Cécile Préfontaine avec une copine à la plage à Miami, 1928 - 0550/PA 837

Que peut-on retenir de la saga des Saint-Pierrois à Miami? Sûrement un esprit d’aventure, de débrouillardise et la volonté d’améliorer sa condition. On note aussi un goût marqué pour les voyages et le déracinement. Comme quoi les Baby Boomers n’allaient rien inventer, sinon pouvoir le faire avec plus de facilité. Mais, comment en aurait-il pu être autrement pour ces Saint-Pierrois attirés par le Boom de Miami des années 1920? N’étaient-ils pas héritiers des Voyageurs et amérindiens (géniteurs des Métis, grands migrateurs s’il en fut) et représentants des Canadiens français de la Province de Québec, certains rapatriés de la Nouvelle-Angleterre, et des Européens francophones, tous venus dans l’Ouest canadien avec le même désir de réaliser leurs rêves?

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Sources :


L’auteur remercie son neveu Rossel Mulaire de Monterrey au Mexique qui a gracieusement mis à sa disposition ses recherches sur les Préfontaine à Miami. Il remercie aussi sa nièce Carole Mulaire-Cloutier qui a accepté que la toile Le Palmier peint par sa grand-mère, et qu'elle conserve, illustre cet article.

On consultera, entre autre documentation, George E. Merrick, Coral Gables Today: The Miami Riviera, 15 novembre 1926, 24 pages (collection SHSB, PA 836); Frank B. Sessa, « Miami on the eve of the Boom: 1923 », Tequesta, nº XI (1951), p. 3 à 25; J.-M. Jolys et J.-M. Côté, Pages de Souvenirs et d’Histoire, 1974, 435 pages; Comité du livre de Saint-Pierre-Jolys, Saint-Pierre-Jolys, au fil du temps, 2005, 622 pages; Archives de la SHSB, Fonds Famille Renuart, PA 1548.


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