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Les passions… et la morale de Kant!

Publié le 26 octobre 2017, par Amélie Drainville

 

Le Centre du patrimoine possède une vaste collection de journaux, de périodiques et de bulletins, autant dans sa bibliothèque de référence que dans ses archives. En effet, plus d’une centaine de périodiques de différentes époques sont ici entreposés et constituent une mine d’or d’informations historiques. Ainsi, nous avons décidé de vous en faire profiter en vous présentant une série de quatre analyses d’articles durant les mois d’octobre et de novembre.

Un des principaux intérêts de la conservation de ces périodiques est la réalisation d’une étude ou d’une analyse comparée. Effectivement, il est fort intéressant de constater les ressemblances et les différences entre l’époque où le texte a été rédigé et l’époque actuelle, notamment d’un point de vue sociologique, car ce qui était socialement accepté autrefois ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, et vice versa. Toutefois, l’article choisi pour le billet d’aujourd’hui revêt surtout un intérêt philosophique. Ainsi, certains liens seront établis avec des notions de la philosophie d’Emmanuel Kant (1724-1804), notamment concernant la métaphysique des mœurs, en espérant que cela éveille en vous quelques débats et réflexions.

L’article qui sera analysé est tiré du Bulletin de la ligue des institutrices catholiques de l'Ouest, bulletin publié de 1925 à 1949. Il a pour titre « Cours de pédagogie – Les Passions » et a été publié dans le numéro de janvier-février 1943.

L’article vise à donner des conseils pédagogiques pour aider les jeunes à réfréner leurs passions, puisqu’ils n’auraient pas encore la maturité d’esprit pour maîtriser les émotions passionnelles, que l’on soit dans le spectre de la colère ou celui de la joie extrême. « Il serait cependant très exagéré et faux de condamner en bloc toutes les passions parce que la plupart d’entre elles engendrent [des] désordres. Il n’est ni possible, ni souhaitable de réaliser cet état d’apathie ou d’indifférence absolue rêvé par les Stoïciens et par Kant […] Il ne s’agit pas d’anéantir l’activité passionnelle, mais de l’utiliser en lui donnant un objet digne de l’amour d’un être raisonnable […, car] les passions bien dirigées sont les grands ressorts de l’activité humaine. »

Cette citation est très intéressante, car il est vrai que les Stoïciens (le stoïcisme étant une école de pensée née en Grèce avant Jésus-Christ) étaient caractérisés par leur apathie, leur besoin de s’éloigner des plaisirs du corps et des passions du cœur pour s’endurcir face à la souffrance. Toutefois, les auteures opposent leur pensée à celle de Kant, alors qu’elle est tout à fait similaire en ce qui concerne la morale! Essayons d’y voir plus clair…

Le texte vise à faire prendre conscience que des passions non contrôlées peuvent mener à des gestes ou des paroles regrettables et qu’il faut donc réfléchir, diriger notre volonté, notre raison pour éviter que cela n’arrive. Et ces « passions » dont il est question dans le texte, l’Église catholique saurait en faire une liste. Ainsi, on assiste à une vision de la morale objective, universelle et nécessaire, qui n’est pas circonstancielle… Tout comme le pensait Kant! En effet, la position de Kant sur le débat philosophique sans fin du bien et du mal était claire. Elle se résumait par l’impératif catégorique suivant, qu’il appelait également la « loi morale » : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ». Pour le commun des mortels, l’adage « ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que les autres te fassent » serait une bonne traduction de l’impératif catégorique de Kant.

*Parenthèse sur les bases de la philosophie de Kant*

Dans la Métaphysique des mœurs, Kant explique que la loi morale est a priori en nous, que l’on sait ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, puisque l’on sait ce qu’on ne voudrait pas subir. Il estime qu’il faut donc diriger sa « volonté bonne » de telle sorte que nos actions soit celles que l’on voudrait voir reproduites par les autres. Toutefois, si l’on se laissait aller à nos inclinations, les actions qui en résulteraient seraient sans doute nuisibles. Il mentionne également qu’il faut agir par devoir et non conformément au devoir. Par exemple, si une personne conduit prudemment pour ne pas recevoir d’amende, son action n’est pas moralement juste, car l’intention n’est pas pure, elle résulte d’une inclination, d’un choix qui l’avantage. Kant se positionne donc du côté de ceux qui croient que « c’est l’intention qui compte », sans regard aux résultats, plutôt que du côté des gens qui croient que « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Les positions de Kant ont fait l’objet de plusieurs critiques, notamment le fait qu’il est impossible de juger réellement la valeur morale des actions des autres, car on ne peut connaître les intentions qui les ont motivées.

*Fin de la parenthèse*

L’auteur(e?) de l’article énonce des moyens pédagogiques « préventifs » et « curatifs » pour réprimer les passions des enfants. D’abord, il est question d’être continuellement vigilant, mais de façon discrète, pour « écarter l’enfant de toute occasion de mal ». Ensuite, on parle de « moyens surnaturels », rien de moins! En voici des exemples :

- L’apprentissage par la peur. Selon l’auteur, il faudrait « "inspirer" la "crainte de Dieu" dont Joubert disait qu’elle nous est aussi nécessaire pour nous maintenir dans le bien que la crainte de la mort pour nous retenir dans la vie ». Hum… Ce n’est décidément pas la proposition la plus éthique qui soit! Kant dirait que cette « méthode pédagogique » n’est pas morale, car les enfants agiraient non pas par devoir mais conformément au devoir. De plus, on ne voudrait pas que la peur soit utilisée comme moyen de persuasion en général : on aboutirait à la création de milliers de groupes terroristes!

- «  [F]aire prendre l’habitude de "l’examen de conscience" journalier ». Cette formulation n’est plus vraiment utilisée à l’époque actuelle, mais l’idée de l’introspection et de la remise en question quotidienne n’est pas bête du tout et a encore tout son sens!

- « [I]nspirer une solide dévotion envers la Sainte Vierge ». Il fallait bien une partie plus religieuse aux recommandations!

De plus, l’auteur soutient qu’il faut « faire aimer et pratiquer le bien ». Hum… S’il faut le « pratiquer », cela veut-il dire que la loi morale n’est pas a priori en nous ou simplement qu’elle est en nous mais parfois masquée par des passions et des inclinations difficilement contrôlées? À vous de vous faire une opinion!

Enfin, l’auteur propose de faire preuve d’une « bienveillante fermeté » et de « réagir vigoureusement » si l’enfant se laisse aller à ses passions. Espérons que rien « d’immoral » n’est sous-entendu dans ces propos… ;)

« L’analyse intellectuelle est le meilleur dissolvant des passions », voilà une citation qui résume bien l’ensemble du texte. Et Kant aurait été d’accord sur ce point! Toutefois, l’auteur apporte une précision : cette analyse doit porter « sur la façon dont le sentiment est éprouvé et non sur l’objet de ce sentiment ». Cela semble tout à fait logique, car si l’on réfléchit aux stupidités que nous pourrions faire sous l’effet de la colère, de l’adrénaline, de l’alcool ou d’un bonheur décuplé, on a tout de suite envie de se calmer et de rationaliser, puisque l’on n’aime pas ce que l’on voit. Par contre, si on se met à réfléchir à la source de notre émotion, notre sentiment grandit, on réfléchit de moins en moins et on agit sous l’effet de nos pulsions plutôt que de notre raison. (Décidément, cet article donne de judicieux conseils qu’il faudrait peut-être considérer… ;)

Pour conclure, il serait facile de dire de ce texte qu’il représente une mentalité religieuse arriérée, que l’Église catholique voulait tout contrôler, imposer ses dogmes… Mais un peu d’introspection nous fait réaliser que c’est ce que nous faisons aussi en tant que société laïque! Même si nous prônons la liberté, tous les jours, dans nos écoles, nous éduquons les enfants pour qu’ils deviennent des citoyens réfléchis et respectueux d’eux-mêmes et des autres. On ne souhaite surtout pas qu’ils deviennent, des tueurs, des terroristes ou des violeurs. Mais comment avons-nous fait pour savoir que cela était « mal »? Serions-nous tous un peu kantien? J Quoiqu’il en soit, nos écoles laïques d’aujourd’hui font (ou essaient de faire) ce que les institutions religieuses faisaient autrefois, à leur manière : construire des raisons fonctionnelles en société.

Si vous avez envie de comparer les analyses de la morale de plusieurs philosophes, vous pouvez lire des critiques qui ont été faites de la morale kantienne. Friedrich Nietzsche (1844-1900) en est un audacieux qui, avec sa Généalogie de la morale, a complètement renversé les principes de Kant, selon lui inspirés de la morale judéo-chrétienne. Il soutient entre autres que deux morales coexistent, celle des forts et celle des faibles, et que cette dernière serait historiquement née du ressentiment des faibles envers les forts et aurait ainsi engendré la morale judéo-chrétienne. Cela peut paraître un jugement sévère au premier regard, mais son argumentaire est fort déstabilisant et bien monté. Il saura vous surprendre et peut-être vous convaincre, qui sait?

Nous espérons que ce texte vous a plu et qu’il vous fera réfléchir sur les différentes conceptions possibles de la morale. Pour lire l’article analysé en question et le tenir entre vos mains, venez nous visiter!

N.B. : Les opinions exprimées dans ce texte sont celles de l’auteure uniquement et ne doivent en aucun cas être interprétées comme représentant celles de la Société historique de Saint-Boniface (SHSB). L’article sert à donner un exemple du genre de recherche qu’il est possible de mener à partir des ressources du Centre du patrimoine.

 


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