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« Des Franco-Manitobains au carré Saint-Louis de Montréal »

(Une première version de ce texte a paru dans le Bulletin de la Société d’histoire du Plateau-Mont-Royal, Montréal, vol. 15, nos 1-2 (printemps-été 2020), p. 36-37.)

Bernard Mulaire, membre de la SHSB
(Le 27 juin 2020)

Les amateurs de Radio-Canada ont pu visionner en 2020 un documentaire sur le légendaire carré Saint-Louis de Montréal réalisé par Hélène Choquette. Nous y voyions un tableau de la peintre Pauline Morier et une entrevue avec le sculpteur Robert Prenovault, deux Franco-Manitobains qui ont habité autour du carré Saint-Louis pendant de nombreuses années. Morier a transporté son chevalet d’une rue à l’autre : 3683 (?) Saint-Hubert, 3435 Laval, 3650 (?) Saint-Denis, 3636 Henri-Julien, 3846-A Berri, 3473 Hôtel-de-Ville), alors que Prenovault a occupé le grand terrain où se dressent aujourd’hui les luxueuses habitations du 333 Sherbrooke Est. (Voir B. Mulaire, Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, vol. 25, nos 1-2 (2013), p. 157-172.)

Le carré Saint-Louis est un lieu mythique où ont vécu des personnages hors normes comme le poète Émile Nelligan et plus tard le poète Gaston Miron, la chanteuse Pauline Julien, le romancier Michel Tremblay, les cinéastes Claude Jutra et Gilles Carle, sans parler de l’Immortelle Dany Laferrière. Ces derniers ne représentent, cependant, qu’une infime partie des créateurs qui ont contribué à la magie du carré Saint-Louis. Entre autres, signalons de nombreux Franco-Manitobains, les Morier et Prenovault par exemple.

Je me souviens à quel point, à la fin des années 1960, je me croyais à Montmartre. Moi le jeune artiste. N’y a-t-il pas aujourd’hui un ensemble immobilier tout près sur la rue Sherbrooke appelé « Le Montmartre »? Les anciennes résidences bourgeoises du quartier, transformées en maisons de chambres, avec leurs tourelles, et infestées de souris et de cafards, offraient un cadre parfait pour la création.

La rue Laval qui longe le carré du côté ouest a connu, notamment, d’innombrables artistes. Outre Morier, nommons Roland Mahé, le futur directeur du Cercle Molière, qui y posa son baluchon durant l’été de l’Expo 67, ainsi que Claude Dorge, comédien et ami de Morier.

Au cours des ans, les habitants de la rue Laval ont compté l’historienne de l’art Luce Raymond, son collègue le dessinateur Dominique Dion, l’architecte Jean-Louis Beaulieu, la sculptrice Andrée Pagé et le peintre Lucio De Heusch.

Le pédagogue en arts visuels Bruno Joyal a habité au 3602, rue Laval à l’angle nord-ouest de Prince-Arthur, où ont également vécu le musicien Norman Dugas et la chanteuse Suzanne Jeanson, déjà bien connus au Manitoba. Combien de leurs amis franco-manitobains ont sollicité leur aide, guitare à l’épaule, tous espérant faire carrière au Québec? Nommons, par exemple, Dennis Connelly et Louis Dubé qui ont joué dans les boîtes à chansons si populaires à l’époque, dont Les 2 Pierrots, célèbre boîte du Vieux-Montréal.

Norman Dugas a contribué claviers et percussions aux spectacles du chanteur-compositeur franco-manitobain Daniel Lavoie et des Québécois Pierre Létourneau, Lise Cousineau (des Alexandrins), laquelle fait aujourd’hui carrière à New York, et Daniel DeShaime. Dugas s’est taillé une réputation enviable par la suite à Winnipeg comme spécialiste du son. Suivra Gilles Boulet, coordonnateur de tournées (il supervisera la construction des décors de Céline Dion à Las Vegas).

Norman Dugas en haut à gauche; à sa droite, Red Mitchell, guitariste de Diane Dufresne et de l'orchestre-maison de l’émission télé Appelez-moi Lise; en bas à gauche, Nick Catalano, maintenant propriétaire de Disques Beatnick (vinyles usagés vintage), rue Saint-Denis à Montréal. 1977. Document gracieuseté Norman Dugas.

La petite colonie franco-manitobain s’entraidait. Dugas se souvient d’avoir transporté dans sa fourgonnette les grandes toiles de Pauline Morier, de galerie en galerie. Ah! « La bohème que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître! » (Merci, Charles Aznavour.)

D’autres noms surgissent dans les mémoires. La peintre montréalaise Céline Boucher (grande amie de Morier) se souvient du peintre René Chicoine, professeur à l’École des beaux-arts, qui amenait ses élèves faire du dessin d’observation au carré.

Céline Boucher apporte une importante nuance : les célébrités que l’on associe au carré (Tremblay, Jutras, Julien, etc.) étaient tous écrivains, cinéastes, chanteurs. Hormis les peintres et pédagogues Bruno Joyal et René Chicoine, ainsi que le cinéaste Gilles Carle, graphiste de formation, les artistes en arts visuels ont plutôt formé une caste à part, moins bien vue que celle des littéraires. On comprendra donc le choc que le peintre Paul-Émile Borduas et les cosignataires du manifeste Refus global ont causé, en 1948, leur texte clamant la liberté face aux dogmes étouffants de l’époque.

Ces artisans du visuel, « barbouilleurs » selon leurs contemporains académiques, se rassemblaient à la taverne La Hutte Suisse sise rue Sherbrooke, près de l’École des beaux-arts (qu’a fréquentée l’artiste franco-manitobain Réal Bérard durant les années 1950). À La Hutte Suisse, on voyait aussi Gaston Miron, déclamant ses poèmes de sa voix forte comme à son habitude.
Le carré Saint-Louis a bien changé. On peinera à retrouver pareille effervescence aujourd’hui (note 3).


Remerciements

L’auteur remercie Pauline Morier, Norman Dugas et Céline Boucher pour les renseignements qu’ils lui ont généreusement fournis.

Pauline Morier dans son atelier, rue Laval, à Montréal, vers octobre 1967. Au mur derrière elle, on voit une affiche de style art nouveau, très « Sixties », dessinée par Bernard Mulaire et illustrant un poème de J.R. Léveillé.
Photo Pierre Morier. L’affiche a paru dans Canticle, la section française du Manitoban, journal des étudiants de l’Université du Manitoba, le 20 octobre 1967. 

Au cours des ans, Léveillé a souvent parcouru le carré Saint-Louis lors de visites à Montréal. Il est justement question du carré dans son recueil de poèmes Les Fêtes de l’infini (Blé, 1996) :

« C'est l'attitude de l'âme
quand tu t'assois qui m’envahit.
Les cloches se taisent,
puis ce sont les pigeons. Cantique
des cantiques. Tu respires
plus doux que la douceur
de la brise, carré Saint-Louis.
L'univers vient vers toi. Éclat
sans lumière. Les nuages sont
l'espace au ralenti. »

Et comment oublier que le carré Saint-Louis paraisse trois fois dans son roman Une si simple passion (Blé, 1997)? C’est là que l’héroïne fait l’amour pour la première fois. Elle se plaira aussi à dénombrer les 125 arbres du carré!

 

Publié le 3 juillet 2020.


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