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Le « Saint Hubert » de la duchesse d’Uzès : Une sculpture académique française de la fin du XIXᵉ siècle à Saint-Boniface

Duchesse d'Uzès, «Saint Hubert», 1892, photo prises devant l'archevêché de Saint-Boniface - SHSB 1999

Bernard Mulaire
Membre de la SHSB
Le 21 mars 2018.
Site Web : bernardmulaire.ca

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Le 18 janvier 1894, Mgr Alexandre Taché écrivait une lettre à la duchesse d’Uzès, en France, la remerciant du cadeau qu’elle lui avait fait d’une statue en marbre blanc représentant saint Hubert, le patron des chasseurs (SHSB, Ta 3061, brouilon). Mgr Taché avait reçu la statue le jour précédent. L’hebdomadaire Le Manitoba allait rapporter l’événement le 24 janvier.

Signée Manuela, la statue était une œuvre de la duchesse d’Uzès qui l’avait d’abord destinée à la chapelle de Saint-Hubert en l’exploitation agricole de La Rolanderie en l’actuelle Saskatchewan. Ce Saint Hubert était une réplique d’une statue que la duchesse avait réalisée pour la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, à Paris. Profitant de la World’s Columbian Exposition de Chicago, la duchesse y montra la réplique mais, au même moment, l’exploitation de La Rolanderie était dissoute. Dilemme que la duchesse résolut en donnant la réplique à l’archevêque de Saint-Boniface qui en fit le point central de la cour d’honneur de l’archevêché. En 1985, la statue était confiée au Musée de Saint-Boniface « à perpétuité ». Elle y est toujours.

Signature de Manuela sur la statue de saint Hubert au Musée de Saint-Boniface - photo Julie Reid

 

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La duchesse d'Uzès; photo tirée du Web - photographe inconnuMarie Adrienne Anne Victurnienne Clémentine de Rochechouart-Mortemart (1847-1933) fut duchesse de par son époux Amable Antoine Jacques Emmanuel de Crussol, 12e duc d’Uzès. Du côté maternel, elle était l’arrière-petite-fille de la « veuve Clicquot » (du champagne), alors que les de Rochechouart-Mortemart s’inscrivaient dans une longue lignée des premières familles de France comptant parmi leurs plus illustres représentants Mme de Montespan, la favorite de Louis XIV.

Personnage des plus colorés de la vie parisienne de la fin du XIXᵉ siècle, début XXe, la duchesse d’Uzès attira l’attention de moult façons. Même l’abbé Mugnier qui fréquenta les salons mondains et en tira un journal acclamé estima que la duchesse était « vraiment une étoile au firmament de l'aristocratie contemporaine ».

La duchesse d'Uzès menant une chasse à courre dans la forêt de Rambouillet (France); photo tirée du Web - photographe inconnuLes chasses à courre que la duchesse organisait dans la forêt de Rambouillet près de son château de Bonnelles, attiraient les curieux venus voir passer l’imposant équipage. À l’affût des nouveautés, la duchesse fut la première femme de France à obtenir un permis pour conduire une automobile. Comme les hommes n’admettaient pas les femmes dans l’Automobile Club, elle fonda un Automobile Club féminin. Parmi ses activités : le rallye Paris-Rome.

Impliquée dans la vie politique, la duchesse catholique et monarchiste appuya autant le général Boulanger qui tenta de renverser la IIIᵉ République que la révolutionnaire Louise Michel, dite la Vierge rouge de la Commune. Parallèlement, la duchesse publia des pièces de théâtre, des recueils de poésie, des romans et récits. De plus, elle aimait jouer du clavecin. Sculptrice, elle fut l’élève particulière d’Alexandre Falguière, d’Antonin Mercié et d’Auguste Cain, artistes académiques bien connus en leur temps.

Duchesse d'Uzès, «Jeanne d'Arc», 1901, Mehun-sur-Yèvre (France); photo tirée du Web - photographe inconnuDuchesse d'Uzès, «Notre-Dame-de-Poissy», 1892, Poissy (France); photo tirée du Web - photographe inconnuParmi les œuvres sculpturales de la duchesse, on compte des bustes, quelques monuments publics et de la statuaire religieuse. Ainsi a-t-elle créé une Jeanne d’Arc monumentale pour Mehun-sur-Yèvre (Cher) et plusieurs Vierge dont une Notre-Dame-de-France pour l’église Sainte-Clotilde de Reims, et des Notre-Dame-des-Arts à Pont-de-l’Arche (Eure) et à Pierrelongue (Drôme), en plus du Saint Hubert.

Notons qu’à l’époque, les sculpteurs façonnaient des maquettes miniatures en argile que des artisans spécialisés réalisaient en pierre ou en marbre, ou en bronze et, ce, dans les dimensions voulues. Cela explique qu’on retrouve aujourd’hui un premier Saint Hubert de la duchesse d’Uzès dans la crypte de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, à Paris, et un autre (le même) à Saint-Boniface. Notons aussi que d’avoir une œuvre au Sacré-Cœur (même si la duchesse l’avait donnée) signifiait une sorte de consécration, vu le caractère éminemment politique et culturel de ce temple érigé pour expier la défaite que la France avait connue aux mains des Allemands en 1870.Duchesse d'Uzès, «Saint Hubert», 1889, basilique du Sacré-Coeur de Montmartre (France); photo :Guillaume de Laubier

La duchesse, passionnée de vénerie, milita longtemps pour qu’on réserve une chapelle à saint Hubert dans la basilique du Sacré-Cœur. En vain. Son œuvre est dite « meublante » parce qu’elle orne le pourtour de la crypte.

Toute dilettante qu’elle fut, la duchesse exposa au Salon des artistes français et elle présida l’Union des femmes peintres et sculpteurs. En 1887, elle exposait au Salon, justement, le plâtre du Saint Hubert qu’elle préparait pour la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre; en 1889, elle montrait une statue en marbre (probablement le Saint Hubert de la basilique) -- alors qu’en 1892, elle faisait figurer une réplique en marbre du Saint Hubert (probablement la réplique qu’elle destinait au Canada). Ajoutons qu’en 1887, la duchesse (Mlle A. Manuela) avait obtenu une mention honorable dans la Section de sculpture.

Le Women's Pavillion à la World's Columbian Exposition, Chicago, 1893; photo tirée du Web - photographe inconnu

Il était donc naturel que Manuela désire participer à la World’s Columbian Exposition de Chicago. Cette foire internationale marqua une étape importante dans l’histoire du féminisme. Un féminisme de femmes de la bourgeoisie et de l’aristocratie auquel la duchesse pouvait adhérer. L’exposition de Chicago fut la deuxième, après la Centennial International Exhibition de Philadelphie tenue en 1876, qui réserva un pavillon aux femmes. Nouveauté, toutefois, le pavillon des femmes de l’exposition de Chicago avait été conçu par une femme architecte (Sophia Hayden) et était d’allure imposante. Parmi les autres pavillons, celui qui servit au World Congress Auxiliary abrite aujourd’hui la Art Institute of Chicago.

Le pavillon des femmes de l’exposition de Chicago mit en montre des œuvres d’artistes qui allaient compter parmi les premières femmes professionnelles fin XIXᵉ début XXᵉ siècles, notamment Amanda Brewster Sewell, Lydia Field Emmet et la talentueuse Mary Cassatt. Cette Américaine déjà admise au rang des Impressionnistes français était une amie du peintre Edgar Degas. Louise Abbéma, fille de vicomte, exposait aux côtés de son amante, la tragédienne Sarah Bernhardt. Parmi les autres exposantes, plusieurs grandes dames telles la princesse Imiretinsky de Russie, la baronne Marianne Eschenburg d’Autriche et la comtesse Greffuhle, née la Rochefoucault.

Issue de cet univers, pourquoi la duchesse avait-elle destiné à la future Saskatchewan la réplique de son Saint Hubert en la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre? Cela peut paraître incongru, mais ne l’était pas vraiment.

Résumons l’histoire tant de fois racontée de La Rolanderie. Cette exploitation agricole (et colonie) française à visée commerciale avait été fondée vers 1885 par l’Alsacien « dr » Rudolf Meyer dans la vallée de la Pipestone près de Whitewood, dans les Territoires du Nord-Ouest. Dès les débuts, Meyer s’associa au jeune comte Yves de Roffignac. D’autres aristocrates et industriels français et belges (et hollandais?) se joignirent au groupe des fondateurs qui firent venir des artisans d’Europe.

Sans expérience, les fondateurs se livrèrent à l’élevage de chevaux, de vaches, de moutons et de porcs, à la culture de la chicorée, au traitement de la betterave à sucre, créèrent une fromagerie… toutes tentatives vouées à l’échec si ce n’est la culture de la chicorée… qui atteignit un certain succès éventuellement.

Compte Jules de Beaulaincourt-Marles, portrait de ses enfants; photo : Carol LéonardDès les débuts, nos aristocrates menèrent grand train, organisant des chasses à courre et des bals, et formant une fanfare. Certains d’entre eux s’adonnèrent aux beaux-arts comme le comte Jules de Beaulaincourt-Marles, dit « artiste » au recensement du Canada en 1891; le vicomte Alphonse de Seyssel qui enseignait le dessin et la peinture en plein air; et le comte Henri de Soras, photographe amateur.

La fondation de la paroisse (consacrée à saint Hubert -- on ne sait pourquoi) et la construction d’une chapelle en 1890 répondirent aux demandes exprimées par Mgr Taché lui-même (SHSB, T46483-86). Cette première chapelle se démarquait par sa construction en pierre des champs, par sa porte en chêne sculpté et ses huit vitraux peints. De surcroît, elle était dotée d’un tableau représentant l’Annonciation. Celui-ci était une œuvre du comte de la Forest-Divonne dont le fils Pierre (Charles?) se fera connaître à Fannystelle au Manitoba.

De toute évidence, le comte Maurice de Salvaing de Boissieu, domicilié à Paris, agit d’intermédiaire entre Mgr Taché et la duchesse d’Uzès. En 1890, de Boissieu avait déjà rencontré Mgr Taché à Winnipeg (T46483-86), ce qui lui permit d’inviter l’archevêque au mariage de sa fille avec le comte Yves de Roffignac (SHSB, T42876-77). Or, ne découvre-t-on pas qu’à la même époque, de Boissieu et de Roffignac étaient actionnaires des activités commerciales de La Rolanderie.

De Boissieu était en relation avec la duchesse quand la colonie fut abandonnée en 1893. C’est lui qui demanda à la duchesse d’offrir la réplique du Saint Hubert à Mgr Taché, et qui annonça à ce dernier que la duchesse lui donnait la statue pour quelqu’une de ses églises ou pour sa cathédrale. De Boissieu suggéra à Mgr Taché de communiquer avec M. de Loynes, commissaire de la Section française de l’Exposition de Chicago, pour organiser le transport entre Chicago et Winnipeg, pendant que lui (de Boissieu) allait écrire au consul général de France à Chicago. Enfin, le comte dit à l’archevêque : « Vous aurez sans doute envie, Monseigneur, de remercier la Duchesse […]» Et de Boissieu de fournir à Taché l’adresse parisienne de la duchesse – soit l’ancien château de la reine Christine de Suède sur les Champs Élysées (SHSB, T57613-15; T57619-22). Van Horne du C.P.R. allait participer au transport (T57618).

Dans sa missive du 18 janvier 1894 remerciant la duchesse d’Uzès, Mgr Taché affirmait : « J’ai passé les 10 premières années de ma vie de missionnaire au milieu des sauvages de la forêt […]. Une des privations de mon existence a été mon éloignement de tout ce que le génie et l’art humains a [sic] ajouté aux merveilles de la nature. Il y a dans la contemplation de ce qui n’est que sauvage et agreste un charme et un enseignement qui ne manquent pas d’attrait mais qui deviennent monotones quand ils ne sont pas […] avec les produits de l’art.» (SHSB, Ta3061-64, brouillon).

Comme la duchesse lui avait donné la statue pour la cathédrale ou ses églises, comment comprendre que l’archevêque choisit plutôt d’installer l’œuvre dans la cour d’honneur de l’archevêché? Lui trouva-t-il une allure trop profane? Pourtant, saint Hubert, chasseur, n’était-il pas représenté au moment clé de sa vision quand, selon la légende, il aperçut un cerf portant une croix lumineuse entre ses bois? Sa main gauche faisant signe aux chiens de ne pas bondir sur la proie. Serait-ce que la juppette et les jambes nues du jeune homme ne correspondaient pas à l’image de sainteté défendue par l’archevêque?

«Volunteer Memorial», 1886, Winnipeg; photo tirée du Web - photographe inconnuGeorges Gardet, «Golden Boy», 1918, Palais législatif du Manitoba, Winnipeg; photo tirée du Web - photographe inconnuQuoiqu’il en soit, Mgr Taché reconnut en la statue la qualité d’une œuvre d’art. On ne peut s’en surprendre car, en 1894, la seule autre œuvre d’art publique qu’on pouvait admirer à Winnipeg était le Volunteer Memorial érigé en 1886 devant l’hôtel de Ville. Ce monument honorait la mémoire des militaires qui avaient combattu les Métis à Fish Creek et Batoche. Même le buste de la reine Victoria et le Boy with the Boot qui ornèrent une fontaine devant l’ancien hôtel de Ville -- et qu’on peut voir aujourd’hui en pièces détachées au parc Assiniboine de Winnipeg -- sont de 1898. De plus, les œuvres d’autres sculpteurs académiques français comme Georges Gardet et Eugène Bénet avec qui la duchesse avait exposé au Salon des artistes français à Paris (Bénet a une œuvre en la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre) ne feront leur apparition à Winnipeg et Saint-Boniface qu’au début du XXᵉ siècle.

Détail de la statue de saint Hubert au Musée de Saint-Boniface; photo : Julie ReidLe Saint Hubert de la duchesse d’Uzès trôna au milieu du parterre de l’archevêché jusqu’en 1985 quand il fut prêté « à perpétuité » au Musée de Saint-Boniface. Au cours des ans, les médias de Winnipeg signalèrent la statue de saint Hubert, rappelant l’aventure de La Rolanderie. En 1970, la duchesse et la réplique du Saint Hubert étaient répertoriées par Ferdinand Eckhart dans 150 Years of Art in Manitoba (Winnipeg Art Gallery). En 1998, elles l’étaient par Gamila Morcos dans le Dictionnaire des artistes et des auteurs francophones de l’Ouest canadien (Presses de l’Université Laval). Depuis longtemps, l’œuvre a perdu une main, mais elle garde sa qualité digne de la Winnipeg Art Gallery (après tout, l’originale au Sacré-Cœur de Montmartre n’a-t-elle pas perdu des doigts?).

Pour le Musée de Saint-Boniface, le Saint Hubert de la duchesse d’Uzès témoigne avec éloquence d’un épisode des plus romantiques quoique rocambolesques de l’histoire de l’immigration francophone dans les plaines de l’Ouest. Pour cette raison, peut-on lui souhaiter de la part du Musée un aménagement paysager qui le mette en valeur? Par exemple, un treillis pour lui créer un fond? Un panneau explicatif? Saint Hubert et la duchesse d’Uzès le méritent amplement.

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Bernard Mulaire a signé une quarantaine de textes dans David Karel, Dictionnaire des artistes de langue française en Amérique du Nord (Québec, Musée du Québec / PUL, 1992). Plusieurs de ses textes traitent d’artistes de l’Ouest canadien.

Le présent article est le fruit d’une mise à jour de recherches que l’auteur a entamées autrefois. Il remercie les personnes qui lui ont alors fourni des renseignements : Jacques Benoist et Bernard Schagdenhauffen, basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, Paris; Anne Pingeot et Jeannine Durand-Revillon, Musée d’Orsay, Paris; Robert Foucault, Société historique et archéologique de Bonnelles, France; marquis Louis de Crussol d’Uzès, Paris; Ruth Dyck Wilson, Saskatchewan Archives Board; Lionel Dorge, Archives de l’archevêché de Saint-Boniface; Gilbert Comeault, Archives provinciales du Manitoba; Maurice Prince, Musée de Saint-Boniface; Gilles Lesage, SHSB. Récemment : Julie Reid, SHSB / Centre du patrimoine; Carol Léonard, Université de l’Alberta, Edmonton.  

Sources-clés :

  • Abbé Mugnier, Journal (1879-1939), Mercure de France (Le Temps retrouvé), 1985, p. 58-59;
  • Burrows, Anna, « Women’s Pavilion -- A Treasury of World’s Fair Art & Architecture », University Digital Librairies Collections, http://hdl.handle.net/1903.1/308;
  • De Gmeline, Patrick, La Duchesse d’Uzès, Paris, Librairie Académique Perrin, 1986;
  • Dubé, Albert O., « La Rolanderie revivra-t-elle? », Musée virtuel de la Saskatchewan, http://musee.societehisto.com/la-rolanderie-revivra-t-elle-n182-t1221.html; consulté 2007-01-11;
  • SHSB, Fonds Archevêché de Saint-Boniface, série Alexandre Taché;
  • Frémont, Donatien, Les Français dans l’Ouest canadien, Saint-Boniface, Les Éditions du blé / SHSB, 1980 (1959);
  • Howe Elliott, Maud, Art and Architecture in the Woman’s Building of the World’s Columbian Exposition, Chicago, 1893, Paris et New York, Goupil & Co., Boussod, Valadon & Co., 1893;
  • Léonard, Carol, « Aristocratie : la galerie des portraits », Musée virtuel francophone de la Saskatchewan, http://musee.societehisto.com/aristocratie-la-galerie-des-portraits-n141-t320.html, consulté 2007-01-11 ;
  • Nichols, K.L., « 1893 Chicago World’s Fair and Exposition », Women’s Public Art & Architecture, arcadiesystems.org/academia/casatt5.html. 

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