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Les artistes franco-manitobains et les collections institutionnelles de Winnipeg en 2017 : un aperçu

par Bernard Mulaire, le 14 janvier 2018
Site Web : bernardmulaire.ca

 

Oeuvre de Joe Fafard à la Maison des artistes -- photographie tirée du Web, photographe inconnu

Peinture de Constantin Tauffenbach au Centre du patrimoine -- A-448Statue de Madeleine Vrignon dans le Jardin du patrimoine à l'Archevêché de Saint-Boniface -- photographie tirée du Web, auteur inconnu

 

Le Manitoba français a produit et continue de produire de nombreux artistes en arts visuels. Dès le XIXᵉ siècle et durant la première moitié du XXe, on compte des artistes venus d’ailleurs, tels les Sœurs Lagrave et Gosselin, Constantin Tauffenbach, de même que Marguerite Judd Taylor. Au XXᵉ, on voit aussi éclore les talents de Pauline LeGoff/Boutal et de Hubert Garnier. Ils sont suivis par une nouvelle génération d’artistes d’après-guerre dont Réal Bérard, Pauline Morier, Roger LaFrenière, Marcien Lemay, Suzanne Gauthier et Marcel Gosselin. Aujourd’hui, se démarquent, entre autres, les Michel Saint-Hilaire, Madeleine Vrignon, Dominique Rey, Mélanie Rocan, Benjamin Funk et Shaun Morin.

Mountains de Suzanne Gauthier au Winnipeg Art Gallery -- photo : Bernard MulaireL’an dernier (2017), la Winnipeg Art Gallery a acquis un tableau majeur de Suzanne Gauthier. Cela m’a amené à poser la question : « Quels artistes franco-manitobains sont représentés dans les collections institutionnelles du Manitoba? » Par « collection institutionnelle », j’entends toute entité publique, d’enseignement, religieuse ou commerciale étant en mesure d’acquérir des œuvres d’art.

 

Statue de Marguerite Judd Taylor au Palais législatif de Winnipeg -- photographie tirée du Web, photographe inconnu

Mon rêve fut alors de dresser un répertoire qui puisse devenir une banque de données fournissant le nom des institutions et des artistes. Un tel répertoire, me semblait-il, pourrait servir d’outil de recherche pour quiconque entreprendrait une étude sur les artistes franco-manitobains, soit pour la rédaction d’articles ou l’organisation d’expositions.

Imaginons la chose : en consultant le répertoire, on apprendrait qui possède des œuvres de tel/le artiste. Ne serait-ce pas merveilleux et utile?

Le Tableau présente le résultat de mes recherches. Il compte près de 30 institutions et environ 75 artistes.

Oeuvre de Pauline Morier au Musée de Saint-Boniface -- photographie tirée du Web, photographe inconnu

Grâce à ce Tableau, on découvre, par exemple, que le CCFM, les Éditions du Blé, Manitoba Hydro, la SFM et l’Université de Saint-Boniface possèdent des œuvres de Brigitte Dion. Qui dit mieux? Hélène Lemay a des œuvres au CCFM, à St. John’s College et à la Ville de Winnipeg. Pauline Morier est à la Bibliothèque publique de Saint-Boniface, au CCFM, au Musée et à l’Université de Saint-Boniface de même qu’à la SHSB/Centre du patrimoine. Le renommé Constantin Tauffenbach est au Musée de Saint-Boniface, à la SHSB/Centre du patrimoine et à la Winnipeg Art Gallery. On trouve même des œuvres de l’écrivain J.R. Léveillé au CCFM, à la SHSB/Centre du patrimoine et à l’Université de Saint-Boniface. Fascinant, non?

Toutes fascinantes que ces données puissent être, je me suis buté à des problèmes insurmontables.

Statue de Réal Bérard à la Cathédrale de Saint-Boniface -- photographie tirée du Web, auteur inconnuD’abord, comment définir le concept « franco-manitobain » quand, aujourd’hui même, toute la communauté en débat? On préfère penser en termes de « francophone », « parlant français », « membre de la francophonie », « francophile », « bilingue », etc. Autrefois, on pouvait facilement conclure à une identité française de par les seuls prénoms et noms. Pauline Boutal? Réal Bérard? Franco-manitobains! Mais comment en juger de nos jours? Tel artiste est-il plus ou moins francophone que James Culleton et David McNair?

Statue de Marcien Lemay à l'Université de Saint-Boniface -- photographie tirée du Web, auteur inconnuDevrait-on inclure seulement les artistes francophones du Manitoba? Comment exclure le Fransaskois Joe Fafard, un diplômé en arts plastiques de l’Université du Manitoba dont la première exposition publique a eu lieu à la Bibliothèque municipale de Saint-Boniface (celle de L’Atelier de Saint-Boniface tenue en 1965)? L’Acadien Michel Leblanc qui a collaboré aux Éditions du blé ne mérite-t-il pas de paraître au palmarès? Ou tel/le autre artiste de France ou de Belgique? Car, voilà une réalité : toutes les institutions « collectionneuses » possèdent des œuvres d’artistes de partout.

 

Oeuvre de Marcel Gosselin à La Fourche -- photographie tirée du Web, photographe inconnu

La School of Art de l’Université du Manitoba conserve, par exemple, une œuvre de l’artiste peintre Suzanne Valadon, la maîtresse et modèle de Toulouse-Lautrec et mère de Maurice Utrillo. De Montmartre à Winnipeg! Incroyable mais vrai. C’est sans parler du Palais législatif qui arbore à son sommet le célèbre Golden Boy, œuvre du sculpteur français Georges Gardet. On inclut ou on exclut? J’ai choisi la première option pour Gardet, comme aussi pour le sculpteur français Eugène Bénet dont on connaît le monument aux « Poilus » érigé devant la Cathédrale de Saint-Boniface. Quant aux œuvres des artistes franco-européens à la Winnipeg Art Gallery, n’y pensons même pas tant ils doivent être nombreux.

Autre embûche : quelles institutions répertorier? Une fois compris la Winnipeg Art Gallery et divers musées de la capitale, pourquoi ne pas ajouter les musées régionaux? Une fois répertoriée la société Manitoba Hydro, pourquoi ne pas faire place à d’autres entités commerciales? On répertorie la cathédrale de Saint-Boniface? Alors, pourquoi pas toutes les églises de la province?

Oeuvre d'Étienne Gaboury, devant l'école Provencher -- photographie tirée du Web, photographe inconnuDe plus, dresser une liste d’institutions « collectionneuses » confronte à la difficulté d’identifier les propriétaires. À qui appartient vraiment l’installation sculpturale d’Étienne Gaboury dans la cour de l’École Provencher? De même le monument de guerre belge de Hubert Garnier sur le boulevard Provencher et le monument La Vérendrye du Québécois Émile Brunet devant l’Hôpital Saint-Boniface (que je n’ai pu inclure faute de réponse)?

Oeuvre de Roger LaFrenière au Manitoba Hydro - photo : Leif Norman

Enfin, comment assurer la gestion d’une banque des données comme j’en rêvais? Elle nécessiterait une mise à jour constante, qui deviendrait colossale.

Permettons-nous donc le plaisir de constater, pour le moment, que les artistes franco-manitobains sont présents en grand nombre dans les collections d’œuvres d’art de nombreuses institutions manitobaines. C’est un début.

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Autoportrait par Bernard Mulaire en 1979, au Centre culturel franco-manitobain

Bernard Mulaire est membre de la SHSB. Le Centre du patrimoine conserve son fonds d’artiste. Il a mis sur pied la galerie d’art du CCFM en 1975-1976, et a créé les bases de la collection d’œuvres d’art du CCFM.

Il est l’auteur des essais suivants :

  • Tracer un espace en arts visuels – vers la création d’une galerie d’art à Saint-Boniface 1965-1975, Éditions Ink inc., 2002, 30 pages. Cet ouvrage a accompagné une exposition tenue au Salon Empire du Centre du patrimoine.
  • « 1965-1975 : dix années d’effervescence parmi les artistes de Saint-Boniface », Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, Presses universitaires de Saint-Boniface, vol. 15, no 2 (2003), p. 123 à 159.

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Addendum :

1. Comment être « acquis »?

On peut se demander, quand on examine le Tableau, pourquoi les institutions répertoriées possèdent des œuvres de tels et telles artistes et non pas d’autres. Et quand on a accès à la liste des œuvres que chacune possède, on peut s’étonner du fait que les artistes ne soient pas pareillement représentés. On y trouve soit une œuvre par artiste ou des dizaines, sinon plus encore. Comment expliquer une telle disparité?

La réponse peut décevoir. La plupart des institutions, même la Winnipeg Art Gallery, ont commencé à collectionner sans orientation précise. Leur mandat d’acquisition s’est souvent clarifié avec le temps mais, encore aujourd’hui, plusieurs ne jouissent pas de fonds d’acquisition considérables. Elles acquièrent donc des œuvres grâce à des dons, des cadeaux, des legs. Bien sûr, elles peuvent accepter ou pas, selon leur mandat, ce mandat exprimant la vocation de l’institution.

Prenons mon propre cas. Au Manitoba, on me retrouve à la Winnipeg Art Gallery (WAG), à la School of Art de l’Université du Manitoba, à la SHSB/Centre du patrimoine et, depuis peu, au CCFM. À la WAG, parce qu’en 1981, le Volunteer Committee du musée m’a commandé une gravure pour faire partie du portfolio qu’il allait vendre au profit du musée. Le musée a intégré à ses collections un exemplaire du portfolio. Pourquoi la School of Art? Parce qu’une bienfaitrice lui a donné un exemplaire de ma gravure vendue à la WAG en 1981. Pourquoi le Centre du patrimoine? Parce que j’y ai déposé mon fonds d’artiste. Le Centre a d’ailleurs innové dans le monde archivistique en l’an 2000 en acceptant mes œuvres en tant que documents d’archives. Mon fonds a ensuite servi d’exemple à Rachel Ross dans son mémoire de maîtrise en archivistique Art and Archives: Theoretical and Practical Definitions of ʺDocumentary Artʺ in Canadian Archives (Université du Manitoba, 2006). Enfin, pourquoi le CCFM? Parce que je lui ai fait don de quelques-unes de mes œuvres.

Au sujet du CCFM, on sait que sa collection est due à des dons. Quant à la Galerie Buhler, elle a bénéficié récemment d’un don important en œuvres d’art de la part de la succession du regretté Ken Hughes de Winnipeg. Je parierais que nombre d’artistes sont représentés dans les collections institutionnelles à cause de facteurs du genre.

Un bémol : offrir des œuvres à des institutions, surtout de nature muséale, n’est pas automatique. Se manifeste alors souvent le besoin de faire valoir l’artiste et d’expliquer pourquoi l’institution devrait accepter l’œuvre ou les œuvres. Le processus peut prendre six mois comme il peut prendre quatre ans. Il faut s’armer de patience.

Le cas des monuments et installations sculpturales dites œuvres d’art public relève d’une autre problématique, cependant. Vu la fonction commémorative des uns et les coûts élevés de la réalisation de toutes ces grandes œuvres, elles doivent presque toutes leur existence à des concours de sélection et nécessitent des budgets qu’accordent les instances gouvernementales. Les auteurs des œuvres meublant le Jardin de sculptures de la Maison des artistes visuels francophones ou Madeleine Vrignon qui vient de signer une installation marquant le 150e anniversaire du Canada devant l’Université de Saint-Boniface n’ont pas agi seuls.

2. Émulation.

Enfin, malgré ses failles, j’espérerais que ma recherche incite les institutions à faire l’inventaire des œuvres d’art en leur possession. Les grandes institutions comme la WAG bien sûr, Manitoba Hydro, St. John’s College, la Galerie Buhler et le CCFM ont déjà un outil du genre. D’autres sont à leur balbutiement en la matière. La Ville de Winnipeg, par exemple, ne possède pas de liste centrale des œuvres d’art qu’elle possède, et Dieu sait qu’il doit y avoir des richesses sinon des trésors un peu partout dans les halls d’entrée, les couloirs, les salles, les jardins et les parcs. Le Service des archives sait ce qu’il possède, mais ignore ce qu’il y a dans les bureaux. Au plus, pourrait-on savoir que le mobilier comprend deux chaises, une table, un classeur et trois pictures ou « cadres ». Que voit-on dans les « cadres »? Un Lemoine Fitzgerald? Un LaFrenière? Un Rembrandt? Mystère et boule de gomme.

Un autre but recherché serait que les institutions, quel que soit leur budget ou moyen d’acquisition, examinent leurs collections en se demandant (certaines le font déjà) : « De qui devrions-nous absolument posséder une œuvre? » Et peu à peu, que ce soit par don, cadeau ou legs, ou même par achat, tenter de combler les lacunes les plus évidentes (les monuments et œuvres d’art public exigent, bien entendu, des circonstances particulières).

Peut-être ainsi plus d’artistes franco-manitobains se verraient-ils représentés dans les collections institutionnelles d’œuvres d’art du Manitoba. Le mot est lancé : « Franco-Manitobains : donnez-leur les œuvres d’art que vous possédez. » 


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